Ce que cette série m’a permis de mettre en lumière
Cette série est partie d’un seul document — un rapport de 34 pages présenté par la ministre de l’Économie et des Finances le 22 juillet 2026 — et j’ai essayé, chapitre après chapitre, de le lire à la lumière de deux exercices simples : d’abord confronter chaque chiffre à des lectures économiques indépendantes, ensuite chercher, sur le terrain, ce que ce chiffre ne dit pas.
Le résultat, article après article, dessine à mes yeux un schéma qui se répète :
- Un déficit budgétaire annoncé autour de 3% du PIB, dont plusieurs économistes interrogent la méthode de calcul elle-même, une fois neutralisés les artifices comptables et les recettes exceptionnelles.
- Une croissance de 5,3% portée en grande partie par un rebond agricole conjoncturel, alors que des régions entières (Zagora, Drâa-Tafilalet) restent prises dans une crise hydrique structurelle qu’une bonne année pluvieuse ne résout pas.
- Une réforme fiscale présentée comme une avancée en matière d’équité, alors qu’une partie de la charge s’est déplacée vers la TVA sur les produits du quotidien et les petites entreprises, pendant que les grandes structures voyaient leur imposition directe s’alléger.
- Une dette du Trésor jugée “soutenable” par les créanciers internationaux, sans que cette soutenabilité ne dise quoi que ce soit sur l’usage réel de l’argent emprunté — les stades du Mondial 2030 d’un côté, le désenclavement des villages qui peine à avancer de l’autre.
- Un recul du chômage rural qui s’explique en bonne partie par l’exode d’une partie de la main-d’œuvre vers les villes, et par un changement de méthodologie statistique qui complique toute comparaison précise.
- Des transferts des Marocains du monde à des niveaux records, finançant près des deux tiers du déficit commercial, sans que cette contribution ne se traduise par une représentation politique de la diaspora.
- De grands chantiers qui transforment le paysage national, mais dont le coût immédiat — expropriations, procédures parfois expéditives — retombe sur des citoyens qui n’en verront pas nécessairement les bénéfices futurs.
Un schéma, pas une coïncidence
Aucune de ces sept observations, prise isolément, ne constitue une accusation grave. Un rapport ministériel est, par nature, un document qui valorise l’action du gouvernement — ce n’est propre ni au Maroc, ni à ce gouvernement en particulier. Mais la répétition du même schéma à travers des axes aussi différents que la fiscalité, l’emploi ou les infrastructures m’a convaincu qu’il s’agit de quelque chose de plus systématique qu’une série de coïncidences : une tendance constante à présenter la moyenne nationale comme un succès, sans jamais descendre au niveau où vit la majorité des citoyens.
Le calendrier n’est pas neutre
Ce rapport a été présenté le 22 juillet 2026, à deux mois exactement des élections législatives prévues le 23 septembre. Ce n’est bien sûr pas une coïncidence de calendrier institutionnel : la loi organique encadrant la présentation du cadre budgétaire devant le Parlement impose cette échéance chaque année, indépendamment des échéances électorales. Mais le contenu de ce que l’on choisit de mettre en avant, la manière dont on le formule, et le silence que l’on garde sur les angles morts — cela, en revanche, relève de choix éditoriaux et politiques bien réels.
À l’approche d’un scrutin où la majorité gouvernementale sortante espère se maintenir, un bilan nécessairement flatteur sert d’argument électoral implicite : “l’économie va bien, pas besoin de changement.” Le danger n’est pas que les chiffres soient faux — la plupart des données citées dans ce rapport sont réelles et vérifiables. Le danger est que la sélection de ces chiffres, et la manière de les présenter, masque une réalité plus contrastée, au bénéfice électoral de ceux qui les présentent.
Pourquoi j’ai tenu à écrire cette série
Je dois à mes lecteurs une transparence sur un point : sur plusieurs sujets traités cette semaine, je suis moi-même concerné, et ma réaction à ce rapport mêle forcément de l’objectif et du personnel.
Je suis installé au Canada depuis des décennies. Une partie de ma famille et de mes amis vit toujours au Maroc, et je reste, depuis l’étranger, très attentif à la situation sociale de mon pays d’origine — ce qui explique aussi pourquoi le cinquième article de cette série, sur les transferts des Marocains du monde et l’absence de représentation politique de la diaspora, me touche directement : je fais partie de cette communauté à qui l’on demande de contribuer, sans jamais lui reconnaître une voix proportionnée à son poids réel.
Mais mon rapport à ces chiffres ne s’arrête pas à la distance de la diaspora. J’ai passé deux ans à Casablanca comme collaborateur bénévole, une période où j’ai vécu de près la réalité des catégories sociales les plus fragiles du quartier de Derb Ghlef — enfants en situation de rue, mères célibataires, personnes en situation de handicap. Là-bas, plus que dans n’importe quel tableau de ce rapport, les chiffres du chômage, de la croissance et du “développement social” prennent un visage — un visage souvent très éloigné du discours officiel qui nous est présenté aujourd’hui.
Cette double expérience — l’expérience de la distance et l’expérience du terrain — est ce qui m’a poussé à interroger ce rapport plutôt qu’à le prendre pour argent comptant. C’est aussi ce qui me pousse à soutenir, sans réserve, les analyses des chercheurs et des militants de la société civile cités tout au long de cette série — Najib Akesbi, Mehdi Lahlou, Fouad Abdelmoumni, Abdelkrim Belguendouz, entre autres — dont le travail rigoureux et souvent solitaire vient combler ce que les rapports officiels choisissent de ne pas dire.
Ce que j’espère que cette série vous a apporté
Je ne voulais pas construire un discours systématiquement négatif — plusieurs progrès documentés dans cette série sont réels : recul de l’inflation, retour du Maroc sur les marchés financiers internationaux, amélioration de la notation souveraine, recul de l’endettement depuis son pic de 2020. Mais je voulais rappeler une évidence trop souvent oubliée : le chiffre macro-économique n’est jamais toute l’histoire. Entre la satisfaction d’un rapport ministériel et la vie quotidienne dans une commune isolée de l’Atlas, une oasis asséchée du Sud-Est, ou une ruelle de Derb Ghlef, il existe un espace que le débat public — surtout à la veille d’un scrutin — a le devoir de ne pas laisser vide.
Et vous ?
Cette série s’arrête ici, mais le travail de vérification, lui, ne s’arrête jamais. Si vous avez des données, des expériences ou des désaccords avec l’une des lectures que j’ai proposées cette semaine, écrivez-moi ou laissez un commentaire. Merci de m’avoir suivi — et de continuer, avec moi, à regarder au-delà des chiffres.
Abdesselam Mejlaoui, fondateur de Jisr.media





