Maroc 2026 : 33 partis, un électeur sur trois — quelle légitimité pour gouverner le Maroc de 2040 ?
Après le vote par procuration et les candidatures MRE (premier volet), puis le financement public des partis et les irrégularités de la Cour des Comptes (deuxième volet), ce troisième arrêt côté Maroc pose une question plus dérangeante, qui traverse tout ce dossier depuis le début : à quoi sert un paysage politique aussi fourni s’il ne parvient pas à mobiliser les électeurs qu’il est censé représenter ?
Une offre pléthorique, une participation en berne
Le Maroc compte 33 partis politiques légalement reconnus à l’approche du scrutin du 23 septembre 2026 — un paysage partisan que plusieurs analystes qualifient d’extrêmement fragmenté, hérité d’une multiplication des formations depuis les années 2000. Face à cette offre surabondante, la participation électorale raconte une tout autre histoire. Elle a atteint 67,43% en 1984, avant d’entamer une longue érosion : 62,75% en 1993, 58,30% en 1997, 51,61% en 2002, puis un effondrement à 36,89% en 2007 — le point le plus bas de l’histoire électorale du pays. Une timide reprise a suivi : 45,40% en 2011, 43,00% en 2016, et 50,35% en 2021 — soit à peine sept points de plus qu’en 2016, malgré un contexte sanitaire pourtant considéré comme un frein à la mobilisation.
Le vrai chiffre de l’abstention
Ce taux de 50,35% mesure toutefois la participation des seuls électeurs déjà inscrits sur les listes — 17,51 millions de personnes en 2021. Rapporté à l’ensemble des Marocains en âge de voter, soit environ 25,23 millions, le calcul change radicalement : avec 8,8 millions de votants effectifs — un record en valeur absolue — la participation réelle tombe à environ 35% du corps électoral potentiel. Plus de 16 millions de Marocains en âge de voter sont donc restés à l’écart du scrutin de 2021, que ce soit faute d’inscription sur les listes ou par abstention le jour du vote. Le chiffre officiel de 50%, déjà jugé préoccupant par plusieurs commentateurs, dissimule en réalité une désaffection bien plus large.
Une défiance qui dépasse l’abstention
Le problème ne se limite pas à l’acte de voter. Une enquête menée auprès de 1 197 personnes à l’approche du scrutin de 2026 relève que 94,8% des sondés déclarent n’avoir aucune confiance dans les partis politiques — un chiffre corroboré par d’autres sondages évoquant un effondrement de la confiance chez environ 90 à 95% des Marocains. L’écart de confiance entre institutions est lui aussi révélateur : 74% pour la justice, 38% pour le Parlement, seulement 33% pour le gouvernement, selon une étude qui établit un lien direct entre cette défiance institutionnelle et l’abstention.
Chez les jeunes, le décrochage est encore plus marqué. Seuls 33% des jeunes Marocains déclarent faire confiance aux acteurs politiques, et leur participation électorale formelle tombait à 24% en 2021 — un chiffre à mettre en regard d’un chômage des 15-24 ans oscillant entre 35,8% et 36,7% en 2025, soit près de trois fois le taux national. Le désengagement électoral des jeunes ne se traduit pas par un désintérêt total pour la chose publique : plusieurs études documentent un report vers des formes d’engagement plus informelles — activisme en ligne, mobilisations spontanées — plutôt qu’un rejet pur et simple de la politique.
Quand l’engagement direct s’est heurté à la prison
Le désengagement électoral n’est pas la seule réponse qu’une partie de la jeunesse marocaine a apportée à ce sentiment de ne pas être entendue. À partir du 27 septembre 2025, le mouvement GenZ 212 — plus de 200 000 jeunes organisés de façon autonome, sans leader identifié, via Discord — a occupé la rue dans plusieurs villes du pays pour réclamer des investissements dans la santé et l’éducation publiques et la fin de la corruption, après la mort de huit femmes lors de césariennes dans un hôpital d’Agadir. Une partie de cette jeunesse a donc fait l’inverse de l’abstention : elle s’est mobilisée, directement, pour se faire entendre.
La réponse institutionnelle a pris la forme de poursuites judiciaires à grande échelle. Selon les chiffres les plus récents rendus publics par l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et relayés par France 24 en avril 2026, plus de 5 000 arrestations ont été recensées depuis le début du mouvement, et environ 2 000 personnes demeuraient alors encore en détention — un chiffre bien supérieur aux dénombrements initiaux d’octobre 2025 (environ 1 500 poursuites). Plusieurs condamnations sont tombées depuis : 240 personnes jugées par un tribunal d’Agadir, dont 39 à des peines de six à quinze ans de prison ; des peines allant jusqu’à dix ans prononcées à Oujda ; six mineurs condamnés à six mois de prison en juin 2026. La présidente de l’AMDH, Souad Brahma, a dénoncé des procès qu’elle juge « injustes » et réclamé la libération immédiate de détenus poursuivis, selon l’association, pour avoir simplement exercé leur droit de manifester pacifiquement.
Cet épisode ajoute une dimension à la question de la légitimité posée dans ce dossier : une partie de la jeunesse marocaine n’a pas seulement déserté les urnes par indifférence — elle a cherché une voie plus directe pour se faire entendre, et une partie de cette même jeunesse se trouve aujourd’hui derrière les barreaux plutôt qu’autour d’une table de négociation. Le sort de ces détenus, dont plusieurs centaines à un millier restent aujourd’hui incarcérés selon les décomptes disponibles, reste une question ouverte à l’approche du scrutin du 23 septembre — et une donnée difficile à ignorer pour quiconque s’interroge sur la capacité du système politique marocain à dialoguer avec sa jeunesse, que ce soit dans l’isoloir ou dans la rue.
Une voix respectée, autant des jeunes que des générations précédentes, a récemment mis des mots sur ce parallèle entre les deux mouvements. L’ancien député Omar Balafrej, retiré de la vie politique depuis 2021, avait déjà co-signé en 2020 le manifeste « Free Koulchi » aux côtés de figures du Hirak Rif — dont Nasser Zefzafi, condamné à 20 ans de prison en 2018 et toujours détenu — pour réclamer la fin de la détention politique au Maroc. Sollicité par le mouvement GenZ 212 lors d’échanges publics en 2025 et 2026, Balafrej a exclu tout retour en politique, mais a cité explicitement les jeunes du Hirak Rif, toujours emprisonnés près de dix ans après ce mouvement, aux côtés des nouveaux détenus de GenZ 212, comme la preuve que le climat politique reste fermé. Il porte depuis plusieurs années un projet de loi d’amnistie générale pour ces deux générations de détenus, résumant sa position en une formule : « leur place est en politique, pas en prison ».
La question de la légitimité
Un centre d’études marocain, le CAESD (Centre africain pour les études stratégiques et la digitalisation), a publié une étude prospective au titre sans détour : « Le paysage partisan et électoral au Maroc — la crise de la médiation, la catégorie silencieuse et les enjeux de la démocratie moderne à l’horizon 2035 ». Sa thèse centrale : les abstentionnistes, qu’il désigne comme la « catégorie silencieuse », représentent désormais la première force numérique du pays — plus nombreuse que l’électorat de n’importe quel parti, aussi fragmenté que soit le paysage partisan. Pour cette étude, le taux de participation en 2026 ne sera pas qu’une statistique parmi d’autres : ce sera l’un des principaux indicateurs de la légitimité politique du scrutin lui-même.
La question posée n’est donc pas rhétorique. Un gouvernement issu d’un scrutin où seul un électeur potentiel sur trois s’est exprimé, dans un paysage éclaté entre 33 formations dont aucune ne rassemble à elle seule une majorité claire de confiance, peut-il légitimement prétendre incarner la volonté nationale ? La Constitution ne fixe aucun seuil de participation minimal pour valider une élection — la légitimité juridique du scrutin n’est donc jamais en cause. C’est la légitimité politique, celle qui permet de gouverner avec l’adhésion réelle du plus grand nombre plutôt que par la seule procédure, qui se trouve interrogée.
Et pour le Maroc de 2030 et 2040 ?
Cette question ne se pose pas seulement pour le mandat qui s’ouvrira en octobre. Les jeunes les moins mobilisés aujourd’hui — ceux dont la participation électorale plafonne à 24% et dont la confiance dans les acteurs politiques ne dépasse pas 33% — seront les électeurs, et une bonne partie des dirigeants, du Maroc de 2030 et 2040. Si la désaffection actuelle se reproduit, ou s’aggrave, d’une génération à l’autre, le pays s’installerait durablement dans un mode de gouvernance porté par une minorité active, avec une majorité silencieuse structurellement absente du jeu institutionnel — précisément le scénario que le CAESD interroge à l’horizon 2035. Est-ce une bonne chose pour un Maroc qui doit, dans le même temps, relever les défis économiques et sociaux d’une jeunesse nombreuse mais en grande partie tenue à distance des urnes ? La réponse n’est pas acquise — mais la question, elle, ne peut plus être esquivée à chaque scrutin.
Sources : Le Brief — CAESD, la « majorité silencieuse », LesEco.ma — la bataille de la participation, Ecoactu — participation 2021, Le Matin — 50,18% de participation 2021, The Press — effondrement de la confiance, Freiheit.org — engagement politique des jeunes, France 24 — AMDH, 5 000 arrestations depuis septembre 2025, Africa Radio — condamnations à Agadir et Oujda.


