Toutes origines confondues : quand la crise économique frappe d’abord les plus récemment arrivés
Une guerre commerciale n’a pas de passeport. Les surtaxes américaines qui frappent l’acier de Baie-Comeau, l’aluminium d’Alma ou les pièces automobiles de Windsor ne font pas de distinction entre un ouvrier dont la famille est installée au Québec depuis trois générations et celui qui vient d’obtenir sa résidence permanente. Mais dans les faits, ce ne sont pas ces deux travailleurs qui encaissent le choc de la même manière. Et c’est précisément là que se joue, pour les Marocains du Monde et l’ensemble des communautés issues de l’immigration au Canada, un enjeu trop souvent invisible dans le débat public.
Les emplois de premier échelon, premières victimes silencieuses
Le ralentissement provoqué par la guerre commerciale ne se traduit pas seulement par des fermetures d’usines spectaculaires. Il se loge d’abord dans un phénomène plus discret : les entreprises qui gèlent leurs intentions d’embauche. Or, selon les propres constats du gouvernement fédéral dans sa mise à jour économique du printemps 2026, c’est précisément la demande de postes de premier échelon qui s’essouffle le plus — et ce sont les jeunes et les nouveaux arrivants qui en paient le prix, puisque ce sont eux qui, structurellement, entrent sur le marché du travail par ce type d’emplois : manufacturier, transport, agroalimentaire, entrepôts.
Ce n’est pas un hasard. Ces mêmes secteurs sont directement visés par les droits de douane — acier, aluminium, automobile, bois, produits laitiers et porc. Un nouvel arrivant qui décroche un premier emploi dans une usine de pièces automobiles à Windsor ou une aluminerie au Saguenay n’a ni l’ancienneté, ni le filet syndical, ni parfois la maîtrise complète des recours administratifs pour absorber un ralentissement de production. Il est, presque par définition, la variable d’ajustement la plus rapide.
Un sous-emploi déjà chronique, aggravé par la conjoncture
Ce choc conjoncturel vient s’ajouter à un problème structurel documenté depuis des années : le sous-emploi des talents immigrants coûterait à l’économie canadienne jusqu’à 50 milliards de dollars de PIB chaque année, selon les estimations d’organismes spécialisés en reconnaissance des diplômes étrangers. Autrement dit, une partie significative de la main-d’œuvre issue de l’immigration — y compris parmi les Marocains du Monde diplômés en ingénierie, en santé ou en sciences — travaillait déjà en deçà de ses qualifications avant même l’escalade tarifaire. Une contraction économique ne fait qu’aggraver un déséquilibre préexistant, en réduisant encore les occasions de transition vers des emplois à la hauteur des compétences réelles.
Un fil qui remonte jusqu’au Maroc
Pour une partie de la diaspora marocaine établie au Canada, la précarité économique locale n’est jamais un enjeu strictement local. Les transferts de fonds des Marocains du Monde ont atteint de nouveaux records en 2026, dépassant les 50 milliards de dirhams à la fin du mois de mai — une manne devenue, aux côtés du tourisme, un pilier des équilibres extérieurs du Royaume. La France demeure la première source de ces envois, mais le Canada, où la communauté marocaine ne cesse de croître, y contribue une part significative. Si les emplois précaires occupés par une partie de cette communauté venaient à s’éroder sous l’effet du ralentissement commercial, l’onde de choc ne s’arrêterait pas à la frontière canadienne : elle se répercuterait, modestement mais réellement, jusque dans des foyers marocains qui dépendent de cet appui.
Une conjoncture qui coïncide avec une campagne électorale sensible
Ce dossier économique arrive à un moment particulier : le Québec est entré en campagne électorale en vue du scrutin du 5 octobre 2026, et l’immigration s’annonce déjà comme l’un des thèmes les plus disputés — seuils d’accueil, avenir du Programme de l’expérience québécoise, tensions récurrentes avec Ottawa sur les niveaux d’immigration temporaire. Il serait tentant, dans ce contexte, de transformer un choc économique bien réel en argument de campagne contre l’immigration elle-même, comme si les nouveaux arrivants étaient la cause du ralentissement plutôt que l’une de ses premières victimes. Ce raccourci serait aussi injuste qu’inexact : ce sont les tarifs américains qui fragilisent l’acier, l’aluminium et l’automobile — pas la présence des travailleurs qui y occupent les emplois les plus exposés.
Une même épreuve, un seul avenir
Ce dossier l’a déjà montré à plusieurs reprises : la guerre commerciale entre Washington et Ottawa n’épargne personne, et elle frappe plus durement ceux qui ont le moins de coussin pour l’absorber — qu’ils soient nés à Chicoutimi, à Casablanca ou ailleurs. Face à une pression économique venue de l’extérieur, la tentation de chercher des boucs émissaires à l’intérieur est toujours la plus facile — et toujours la plus stérile. Ce dont une société a besoin dans une telle épreuve, ce n’est pas de désigner des personnes, mais de se retrouver autour de valeurs communes : l’entraide, l’équité dans l’effort demandé à chacun, et la conviction que la prospérité économique du Québec et du Canada se bâtit avec l’ensemble de sa population, pas contre une partie d’elle. C’est ce fil-là — celui des valeurs qui unissent plutôt que des étiquettes qui divisent — qu’il faudra tenir, y compris et surtout en pleine campagne électorale.
Abdesselam Mejlaoui

