Guerre commerciale Canada–États-Unis (2/3) : le prix de la guerre, ce que la crise commerciale coûte déjà aux Canadiens
Derrière les chiffres de pourcentages et les communiqués diplomatiques, la guerre commerciale entre Ottawa et Washington a un visage bien concret : des usines qui tournent au ralenti, des emplois qui disparaissent, des factures qui s’alourdissent. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas un problème réservé aux grandes entreprises exportatrices — c’est un choc qui traverse toute l’économie canadienne, d’un océan à l’autre.
L’aluminium et l’acier : le cœur industriel du Québec en ligne de mire
Le Québec est en première ligne. La province produit environ 90 % de l’aluminium primaire canadien, entre Alma, Baie-Comeau et Bécancour, et fournissait à elle seule plus de la moitié de la consommation annuelle américaine en aluminium primaire en 2024. Depuis avril 2026, les droits de douane américains sur l’acier, l’aluminium et le cuivre ont été portés à 50 %, rendant ces exportations quasi non compétitives à court terme. Le Canada n’est pas un joueur marginal dans ce secteur : il fournit près du quart de tout l’acier importé aux États-Unis.
Fait révélateur relevé par RBC : les prix de vente des fabricants canadiens ont globalement tenu, les acheteurs américains absorbant une bonne partie du choc tarifaire — au prix d’une chute des profits des entreprises américaines elles-mêmes. Autrement dit, la guerre commerciale abîme les deux économies à la fois, pas seulement celle qu’elle vise.
L’automobile : une industrie intégrée qu’on ne peut pas débrancher en un jour
Le secteur automobile illustre bien le paradoxe de cette guerre commerciale : des décennies d’intégration nord-américaine ont créé des chaînes d’approvisionnement si imbriquées entre le Canada et les États-Unis qu’il est presque impossible de les réorganiser rapidement. Depuis avril 2026, des tarifs de 25 % frappent les véhicules et composants non fabriqués aux États-Unis. Les usines de la région de Windsor et de la vallée du Saint-Laurent, qui alimentent directement les chaînes de montage américaines, sont sous tension constante — au point que même les grands constructeurs américains ont vu leurs profits reculer pour la première fois en trois ans.
Le bois, le porc, les produits laitiers : des filières déjà fragilisées
La filière forestière, déjà soumise à des droits compensateurs de longue date sur le bois d’œuvre, subit désormais une double pression tarifaire. Du côté agroalimentaire, les exportateurs de produits laitiers et de porc font face à des renégociations contractuelles dans l’urgence, avec des marchés américains qui deviennent subitement moins accessibles.
Le compteur de l’emploi tourne
Les chiffres macroéconomiques confirment que l’impact dépasse largement les statistiques d’exportation. Le secteur manufacturier — directement visé par les tarifs sur l’acier, l’aluminium et l’automobile — a perdu 51 800 emplois en une seule année. Le taux de chômage national se maintient autour de 6,7 %, un niveau que les économistes de Desjardins ne prévoient pas voir s’améliorer avant 2027. Au Québec spécifiquement, le premier ministre François Legault avait averti dès mars 2025 qu’entre 100 000 et 160 000 emplois québécois étaient à risque selon la durée du maintien des tarifs — 100 000 si les surtaxes tenaient six mois, jusqu’à 160 000 au bout d’un an. Une estimation faite avant l’escalade à 50 % de cet été, qui donne la mesure de l’enjeu pour une province où l’aluminium, les pièces automobiles et les produits manufacturés représentent une part significative des plus de 50 milliards de dollars d’exportations annuelles vers les États-Unis.
La rupture des négociations : quand Washington ferme la porte
Ce qui distingue cette phase du conflit des précédentes escalades tarifaires, c’est le degré de rupture diplomatique atteint fin août. Vendredi 21 août, à quelques heures à peine de l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs de 50 % sur environ 20 milliards de dollars de produits canadiens — miel, cosmétiques, décorations de Noël, bâtons de hockey, produits laitiers, spiritueux, matériaux de construction, vêtements — les négociations entre Ottawa et Washington se sont effondrées. Le renversement est d’autant plus frappant qu’à peine trois jours plus tôt, Donald Trump annonçait sur les réseaux sociaux que les deux pays avaient conclu « un DEAL », avant de suspendre temporairement l’entrée en vigueur des surtaxes.
Le premier ministre Mark Carney a qualifié ces nouveaux tarifs d’« erreur de calcul », affirmant que Washington avait exigé « trop, en offrant trop peu ». Dans un langage rarement employé par un dirigeant canadien à l’égard du plus proche allié et partenaire commercial du pays, Carney a déclaré : « On est en guerre quand on se fait attaquer. On s’est fait attaquer » — une rupture de ton qui, à elle seule, mesure l’ampleur de la dégradation des relations bilatérales.
Loin de chercher l’apaisement, l’administration Trump a redoublé la pression dès le lundi 24 août, annonçant une nouvelle hausse des tarifs sur les véhicules, les pièces automobiles et l’acier canadiens, à 50 % à compter du 1er janvier 2027 — assortie d’une déclaration présidentielle qui a fait grand bruit : « We Don’t Need Canada » (« nous n’avons pas besoin du Canada »). Une phrase qui, venant du chef d’État du principal partenaire commercial et allié historique du Canada, illustre à quel point les formes diplomatiques habituelles — et le respect du bon voisinage qu’elles supposent — semblent aujourd’hui reléguées au second plan face à une logique de rapport de force assumée, sans égard apparent pour les normes qui encadrent d’ordinaire les relations entre partenaires commerciaux de longue date.
Carney a promis une riposte « dollar pour dollar », des contre-tarifs canadiens devant entrer en vigueur le 8 septembre 2026. C’est dans ce climat de rupture — davantage encore que dans la seule mécanique tarifaire — que s’inscrivent les mesures d’aide annoncées par Ottawa et Québec, et c’est aussi ce climat qui rend aujourd’hui incertaine toute perspective de sortie de crise rapide entre les deux voisins.
La riposte des gouvernements
Face à cette pression et à cette incertitude politique désormais installée, les paliers de gouvernement ont dû sortir le chéquier. Ottawa a annoncé un fonds d’aide de 5 milliards de dollars destiné notamment aux secteurs de l’acier, de l’aluminium et du cuivre. À Québec, la première ministre Christine Fréchette a de son côté dévoilé deux programmes d’aide visant à soutenir l’économie provinciale face aux nouvelles surtaxes, après l’échec des négociations entre Ottawa et Washington fin août. Un mécanisme de remise permet aussi à certaines entreprises d’obtenir un allègement sur les contre-tarifs canadiens lorsque l’offre nationale est jugée insuffisante — une façon de limiter les dégâts collatéraux de la riposte canadienne sur ses propres entreprises.
Et pour le consommateur ordinaire ?
Le paradoxe, pour l’instant, c’est que la hausse des prix à la consommation ne s’est pas encore pleinement répercutée — ni côté américain, où RBC n’observe pas de hausse systématique jusqu’ici, ni côté canadien, où les fabricants ont plutôt vu leurs marges fondre pour préserver leur compétitivité. Mais cette absorption a une limite. Les analystes s’attendent à ce que les prix augmentent davantage à mesure que les entreprises ne pourront plus continuer à encaisser le choc sans le refiler, au moins en partie, aux consommateurs — qu’ils soient de Toronto, de Montréal ou de Casablanca, pour ceux qui reçoivent encore un soutien financier de proches installés au Canada.
C’est précisément ce fil — celui des populations les plus vulnérables face à ce ralentissement économique, notamment les nouveaux arrivants et les communautés issues de l’immigration — que nous suivrons dans le troisième et dernier volet de ce dossier.
Prochain volet : l’impact de la guerre commerciale sur les nouveaux arrivants et la diaspora marocaine au Canada.
Abdesselam Mejlaoui

