Ce que dit le rapport
Le ministère des Finances a revu à la hausse sa prévision de croissance pour 2026 : 5,3%, contre 4,6% initialement retenu dans la loi de finances. Le document attribue ce relèvement à un “rebond vigoureux” de la valeur ajoutée agricole, attendue en hausse de 15,1%, après plusieurs années de sécheresse. La croissance non agricole, elle, reste stable autour de 4,2%. Le rapport y voit la confirmation d’une “résilience” de l’économie nationale face à un contexte international jugé “particulièrement complexe”.
Ce qu’en dit le Pr Akesbi
C’est une question que le Pr Najib Akesbi pose depuis longtemps, bien avant ce rapport : peut-on parler de “croissance nationale” quand elle dépend, chaque année, du volume de pluie tombée sur le pays ? Il rappelle que le Maroc est structurellement un pays semi-aride, en situation de stress hydrique chronique — la disponibilité en eau par habitant (autour de 620 m³) est déjà proche du seuil de pénurie fixé à 500 m³ — et que l’agriculture y absorbe à elle seule 87% de l’eau disponible selon le HCP.
Pour le Pr Akesbi, le problème est directement lié à un choix de modèle vieux de plusieurs décennies : une politique agricole fondée sur les barrages et l’irrigation intensive, plutôt que sur l’adaptation à la rareté structurelle de l’eau. Le Plan Maroc Vert, lancé en 2008 pour justement “sécuriser” cette croissance agricole, avait concentré ses moyens sur les 19% de terres irriguées, laissant 81% de l’espace rural “pour compte”, selon ses propres termes. Il va plus loin en évoquant, à propos de l’irrigation privée par pompage dans les nappes, une forme d’“extractivisme minier” de la ressource en eau — un modèle qui permet d’exporter des tomates ou des pastèques aujourd’hui au prix d’un épuisement des nappes que les générations suivantes paieront.
Autrement dit : une bonne année pluviométrique ne “corrige” rien structurellement. Elle masque, le temps d’une saison, une vulnérabilité qui reste entière. Fait anodin, le gouvernement est plus optimiste que le Haut-Commissariat au Plan (HCP), qui table sur un taux de croissance de 4,8%.
Le contraste régional : Zagora et le Drâa-Tafilalet

Pendant que le rapport ministériel célèbre un bond de 15,1% de la valeur ajoutée agricole nationale, la province de Zagora vit une réalité inverse depuis plus de dix ans. Le barrage El Mansour Eddahbi, qui irrigue les oasis du Drâa sur environ 26 000 hectares de palmeraies, a vu son taux de remplissage tomber à seulement 10% lors des années les plus critiques, provoquant la fermeture des vannes. Les nappes phréatiques de la région, surexploitées, sont proches de l’épuisement ; des petits agriculteurs ont dû abandonner leurs terres, faute d’accès à l’eau. Les autorités ont même dû interdire temporairement la culture de la pastèque et du melon — des cultures gourmandes en eau — pour préserver ce qui reste de la ressource.
Un programme de réhabilitation des oasis de Zagora (2026-2029), doté de 629 millions de dirhams, a été lancé en avril 2026 — preuve que le problème est reconnu au sommet de l’État. Mais ce plan arrive après plus d’une décennie de dégradation, dans une région qui, contrairement au Gharb ou à la Chaouia, ne bénéficie pas de la dynamique agro-exportatrice qui tire la moyenne nationale vers le haut. La région Drâa-Tafilalet illustre ainsi, sans détour, le chiffre national : la même pluie qui fait bondir la valeur ajoutée agricole du pays ne suffit pas à sauver les palmeraies du Sud-Est, dont la dépendance structurelle à une eau de plus en plus rare ne se résout pas en une bonne saison.
Pourquoi cela compte
Présenter un rebond agricole conjoncturel comme la preuve d’une dynamique nationale solide, à deux mois d’un scrutin, permet d’éviter une question plus gênante : que se passera-t-il l’année où la pluie ne sera pas au rendez-vous ? Le rapport ne l’ignore pas complètement — il évoque bien “l’anticipation” et la “veille” face aux aléas climatiques — mais ce chiffre de 5,3% de croissance restera dans les mémoires électorales comme un satisfecit, sans que la fragilité qui le sous-tend soit mise en avant avec la même clarté. Donc c’est aux citoyens d’être vigilants.
Et vous ?
Vous vivez dans une région agricole où la réalité de terrain contredit — ou confirme — ce chiffre de croissance ? Vous avez des données locales sur l’état des nappes, des barrages ou des cultures dans votre région ? Partagez-les en commentaire ou écrivez-nous : cette série s’enrichit de vos contributions.
Jisr.media ne cherche pas le sensationnalisme et ne veut pas nuire à l’image du Maroc — nous prônons ici la stricte vérité, aussi surprenante soit-elle.






