Le contexte en bref
Le 22 juillet 2026, la ministre de l’Économie et des Finances a présenté devant le Parlement (aux commissions des finances des deux chambres) un rapport de 34 pages dressant le bilan d’exécution du budget 2026 et posant le cadrage macroéconomique pour la loi de finances 2027 et la programmation triennale 2027-2029. Le message officiel est optimiste : croissance revue à 5,3%, déficit budgétaire ramené à 3% du PIB, dette maîtrisée, notation souveraine en amélioration. Un satisfecit quasi général peut-on observer.
Mais un document budgétaire gouvernemental n’est jamais neutre — surtout à deux mois d’un scrutin législatif. Cette série d’articles se propose de reprendre chaque thème du rapport, un par jour, et de le confronter à des lectures indépendantes, notamment celles d’économistes critiques comme Najib Akesbi, Mehdi Lahlou, Aboubakr Jamai…etc. dont les analyses tranchent régulièrement avec le discours officiel.
Les thèmes de la série
- Le déficit budgétaire : 3% affiché, mais quelle réalité derrière les chiffres ? (aujourd’hui)
- La croissance de 5,3% : rebond structurel ou simple effet de base agricole ?
- La réforme fiscale : qui a vraiment payé la hausse des recettes ?
- La dette du Trésor : soutenabilité réelle ou marge de manœuvre déjà épuisée ?
- Le chômage et l’emploi : la face cachée des chiffres de l’emploi rural
- Les transferts des MRE : un pilier qu’on utilise sans le reconnaître
- Les grands chantiers (Mondial 2030, eau, infrastructures) : qui paie, qui profite ?
- Conclusion de série : lire un rapport budgétaire à l’approche d’un scrutin
Aujourd’hui : le déficit budgétaire, un chiffre qui cache d’autres chiffres
Le rapport annonce un déficit budgétaire ramené à 3,5% du PIB en 2025, avec un objectif de 3% pour 2026 et pour toute la période 2027-2029. Présenté ainsi, c’est une trajectoire de rigueur assumée et crédible.
Sauf que cette lecture ignore une partie de la mécanique. Selon l’économiste Najib Akesbi, qui a livré une analyse critique du budget 2026 dès sa présentation en novembre 2025, la structure même du budget marocain évolue depuis plusieurs années vers un usage croissant de recettes et de financements exceptionnels ou parallèles — comptes spéciaux du Trésor, financements innovants, cessions d’actifs — qui permettent d’afficher un déficit « officiel » nettement inférieur au déficit réel de l’État. Akesbi qualifie cette évolution de véritable « démantèlement » progressif de la structure budgétaire traditionnelle, et avance que le déficit réel, une fois neutralisés ces artifices comptables, dépasserait largement les 10% du PIB une fois recalculé sur un périmètre plus large.
Le rapport ministériel lui-même laisse deviner ce mécanisme sans le nommer comme tel : on y trouve la mention de 10 milliards de dirhams collectés au titre de « financements innovants », ou encore la prise en compte de l’excédent des comptes spéciaux du Trésor (+14,5 milliards de dirhams) pour faire passer le déficit du premier semestre 2026 sous la barre symbolique. Ce sont des pratiques budgétaires réelles et documentées — la question qu’Akesbi pose est de savoir si le chiffre communiqué au public (le déficit “budgétaire” au sens strict) donne une image fidèle de l’effort d’ajustement réellement nécessaire, ou s’il maquille une dérive plus large des comptes publics.
Cette critique s’inscrit dans une lecture plus globale que défend Akesbi depuis des années : celle d’une économie marocaine encore marquée par ce qu’il appelle un « capitalisme de connivence », où les choix budgétaires servent avant tout à préserver des équilibres politiques de court terme plutôt qu’à financer une transformation structurelle. Une chose qu’un rapport ministériel, par construction, ne peut ni dire ni même envisager.
Le grand écart : ce que disent les régions
Le discours officiel se construit à l’échelle macro — PIB, déficit, dette. Mais dès qu’on descend à l’échelle territoriale, l’image se fissure.

Un rapport du Centre de prospective économique et sociale, publié début juin 2026, rappelle que trois régions seulement — Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma — concentrent 58,5% du PIB national, Casablanca-Settat à elle seule en générant plus de 32%. À l’autre bout, le taux de pauvreté multidimensionnelle atteint 13,1% en milieu rural contre 3% en ville, et près de 72% des personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle vivent à la campagne. Certaines communes rurales enclavées dépassent des taux de 50 à 70% (Bouchaouene, Tafajight, Tabia, selon la cartographie du HCP) — l’absence d’eau, de routes, de services de santé y restant la norme plutôt que l’exception.
Le rapport ministériel lui-même le reconnaît, en creux : il note que le secteur agricole a perdu près de 905 000 emplois depuis 2019, dont la majorité sans rémunération formelle, et que le chômage rural et l’exclusion des jeunes et des femmes restent des défis “persistants” — une phrase glissée en fin de tableau, sans qu’elle vienne nuancer le satisfecit général du document.
C’est exactement ce type de contraste qui devrait guider la lecture critique de chaque chiffre national annoncé cette semaine : une croissance de 5,3% ou un déficit à 3% du PIB ne disent rien de la manière dont ces agrégats se répartissent entre Casablanca et une commune de Taounate ou d’Al Haouz.
Pourquoi cela compte maintenant
Ce rapport arrive deux mois avant les élections législatives, fixées au 23 septembre 2026. Ce calendrier n’est pas un détail. Un bilan budgétaire flatteur, présenté à la veille d’un scrutin où la coalition sortante (RNI-PAM-Istiqlal) espère se maintenir en l’absence d’une opposition unie et forte (malgré l’union d’une partie de la gauche qui se veut militante), sert d’argument de campagne implicite : “l’économie va bien, restez-en là”.
C’est précisément le moment où la vigilance critique doit être la plus forte, pour distinguer ce qui relève d’une amélioration structurelle de ce qui relève d’un maquillage comptable ou statistique opportun. Les prochains articles de cette série tenteront, thème par thème, de faire cette distinction.
Et vous ?
Cette série continuera chaque jour avec un nouveau thème. Si vous vivez ou travaillez dans une région dont la réalité contredit les chiffres présentés cette semaine, si vous avez des données, des témoignages ou des lectures qui complètent — ou contredisent — cette analyse, écrivez-nous ou laissez un commentaire. Cette série se construit aussi avec vos retours, c’est un pont - jisr - entre nous.






