Hay El Bahr · Chapitre 1 — Le Taxi
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 1/46
Casablanca, automne 2025
Adil serre la poignée de sa valise comme si quelqu’un allait la lui reprendre.
Quinze ans, presque. À Montréal, à Bruxelles, à Madrid, on l’invite pour parler de ce qu’il a vécu. En anglais, en espagnol, parfois en allemand. On l’écoute avec ce respect poli qu’on réserve aux survivants. Ici, personne ne le regarde. À la sortie de l’aéroport, l’air sent le kérosène, la mer lointaine et le pain chaud d’un chariot ambulant. Cela suffit pour que sa gorge se serre.
Il n’a dit à personne pourquoi il rentre.
Un grand taxi blanc s’arrête devant lui. Le chauffeur descend, soulève la valise sans un mot, la cale dans le coffre. Adil s’installe à l’arrière. La banquette est tiède, usée, reprisée d’un fil qui ne va pas avec le tissu.
— Où ça ?
— Aïn Diab. Mais passe par Bourgogne.
Le regard du chauffeur apparaît dans le rétroviseur. Un regard fatigué, qui jauge.
— Où exactement, Bourgogne ?
Adil cite une ruelle. Il cite le café Al Manar, où son père ne s’asseyait jamais mais où tous ses amis s’asseyaient. Il cite l’épicerie de Ssi Hmida, qui vendait le sucre au détail et les cigarettes à l’unité. Il cite un terrain vague où l’on jouait au football jusqu’à ce que la nuit efface le ballon.
Le chauffeur secoue la tête, lentement.
— Monsieur, ça n’existe plus depuis longtemps.
Le taxi roule. Adil regarde la ville défiler et ne la reconnaît pas. Un tramway glisse en silence. Des tours de verre prennent la lumière. Des panneaux annoncent des appartements « avec vue sur l’essentiel ». Il se dit que la ville a continué à avancer pendant qu’il croyait que sa vie était suspendue derrière un mur.
Ils quittent la grande avenue. Puis la route se resserre, et le chauffeur ralentit devant une palissade qui court sur deux cents mètres. Des affiches vantent des noms que personne n’a jamais portés dans ce pays : Palm Heights, Ocean Prestige. Au-delà, des grues dorment.
— C’est ici, dit le chauffeur. Ou plutôt, c’était ici.
Adil paie. Il descend.
La mer est toujours là, il la sent plus qu’il ne la voit. Mais devant lui, à la place des maisons basses, des linges aux fenêtres et des enfants qui crient, s’élève une résidence. Façades vitrées. Palmiers alignés comme des gardes. Une piscine d’un bleu impossible derrière une grille. Au-dessus du portail, en lettres discrètes : Signature Living.
Deux vigiles en costume sombre le regardent sans bouger.
Adil reste longtemps immobile. Il cherche un point de repère. Un angle de mur. Un arbre. Le parfum de la blanchisserie, qui faisait sentir la lessive jusqu’à la plage. Rien. Rien qui lui réponde.
Il s’approche enfin du gardien, un homme jeune, au visage poli comme une pièce neuve.
— Ici, il y avait quoi avant ?
Le gardien hausse à peine les épaules.
— Rien.
Adil sourit. Un sourire triste, qui n’atteint pas les yeux.
Parce qu’ici, il y avait tout. Sa mère, qui étendait le linge sur le toit. Ses amis, dont certains avaient disparu avant lui. Sa jeunesse. Son premier amour, dont il n’avait jamais osé dire le nom. Ses rêves, qu’il portait alors comme un manteau trop grand.
Et personne ne s’en souvient plus.
Il reste là. Le soleil monte, puis descend. Les vigiles se relaient. Un jardinier arrose des palmiers qui n’ont jamais eu soif. Adil ne bouge pas. Les voitures de luxe entrent et sortent, leurs vitres fumées lui renvoient son propre visage, plus âgé qu’il ne l’avait imaginé.
Quand la lumière devient orange, le gardien revient vers lui, hésitant. Il y a quelque chose de presque gentil dans sa voix.
— Vous cherchez quelqu’un, monsieur ?
Adil regarde la grille, les palmiers, la piscine, la mer cachée derrière.
— Moi-même, dit-il.
Dans sa poche, son téléphone vibre.
Un numéro inconnu. Un message de deux lignes.
Bon retour, Adil. Quand tu auras fini de te chercher, passe me voir. M.
Il le relit. Il n’a dit à personne qu’il rentrait. Il lève lentement les yeux vers les deux vigiles, puis vers la plus haute fenêtre de la tour, où quelque chose brille un instant. Peut-être le soleil. Peut-être une vitre qui se referme.
Le fil · Après quinze ans d’absence, Adil rentre à Casablanca. Son quartier a disparu sous une résidence de luxe, et un inconnu signé « M. » sait déjà qu’il est revenu.
Pour y réfléchir · Qui savait qu’Adil rentrait, et pourquoi lui écrire avant tout le monde ?
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Hay El Bahr · Chapitre 2 — Le Parloir
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 2/46
2018
Elle attendait depuis sept ans, et cette fois l’attente avait un goût de métal.
La salle commune sentait le plastique chaud, la sueur et l’eau de Cologne bon marché qu’on met pour les occasions. Des chaises vissées au sol. Un numéro tamponné sur un morceau de carton. Un haut-parleur qui grésillait des noms qu’on n’entendait jamais en entier. Autour d’elle, des mères avec des sacs de gâteaux, des épouses avec des dossiers, un enfant qui coloriait un dessin sur son genou. Il avait dessiné une maison avec une cheminée, comme si les maisons d’ici avaient des cheminées.
Elle avait fouillé son sac vingt fois dans la matinée. Elle y avait mis une photo, puis l’avait retirée. Elle y avait mis un foulard, puis un livre, puis rien.
À la porte, un Hadj en uniforme lisait la liste sans lever les yeux.
— Numéro quarante et un.
C’était elle.
Le parloir avait deux rangées de tables séparées par une vitre épaisse, rayée par des années de mains posées au même endroit. Elle s’assit. De l’autre côté, la chaise était vide. Puis une porte s’ouvrit, et il entra.
Il avait maigri, encore. Ou peut-être était-ce la lumière. Ses cheveux avaient blanchi aux tempes, d’un blanc qu’il n’avait pas choisi. Il s’assit, posa ses mains sur la table, les retira aussitôt, comme s’il avait peur de les laisser parler.
— Tu as l’air fatiguée, dit-il.
Elle faillit rire.
— Toi aussi.
Ils restèrent un moment sans rien dire. Le haut-parleur grésilla un nom. Quelqu’un pleura, deux tables plus loin, sans bruit, avec cette retenue qu’on apprend ici.
Elle avait répété cette phrase pendant des nuits. Dans la cuisine, dans le bus, devant le miroir. Elle l’avait dite à voix basse, à voix haute, avec colère, avec douceur. Aucune version n’était la bonne.
Ses mains tremblaient. Elle les glissa sous la table.
— Je suis venue te dire quelque chose.
Il ne répondit pas. Il avait déjà compris. Les hommes enfermés comprennent tout ce qui touche à l’abandon. C’est leur seule science.
— Je ne peux plus, dit-elle.
Sa voix était calme. Elle s’en étonna.
— Je ne peux plus vivre dans une salle d’attente.
Il fixa la vitre, quelque part à la hauteur de son épaule.
— Sept ans, reprit-elle. J’ai tout fait. J’ai tenu quand ta mère est partie. J’ai tenu quand ton père a cessé de venir. J’ai tenu devant les voisins, devant ma famille, devant tout le monde. On me disait que j’étais courageuse. Tu sais ce que ça veut dire, courageuse ? Ça veut dire seule.
Il ferma les yeux.
— Je ne t’abandonne pas, dit-elle. Je me sauve.
Elle avait cru que cette phrase la libérerait. Elle découvrit qu’elle pesait aussi lourd à dire qu’à entendre.
Le Hadj, derrière, toussa. Le temps du parloir touchait à sa fin. Elle voulut tendre la main, la pressa contre la vitre. Lui leva la sienne, lentement. Leurs paumes ne se touchèrent pas. Elles ne se touchèrent jamais plus.
Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la porte sans se retourner, parce qu’elle savait que si elle se retournait, elle resterait.
Dehors, il pleuvait. Elle n’ouvrit pas son parapluie.
Le fil · En 2018, derrière une vitre de parloir, une femme dit adieu à un homme après sept ans d’attente. Aucun nom n’est prononcé.
Pour y réfléchir · Qui sont ces deux silhouettes, et qu’est-ce qui les a séparées ? Gardez ce visage en mémoire : il reviendra.
Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 3/46
Casablanca, février 2011
Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.
Dans un café enfumé du centre, six jeunes gens occupaient la grande table du fond, celle qu’on réserve aux clients qui ne commandent rien et restent des heures. Des ordinateurs portables ouverts. Des câbles qui couraient d’une prise à l’autre. Des verres de thé refroidis qu’on oubliait de boire. Sur chaque écran, les mêmes images : une grande place, des drapeaux, une foule qui criait en arabe un mot que tout le monde comprenait.
— Regardez ça, dit Yassine. Regardez-moi ces visages.
Il avait trente-deux ans, un col de chemise mal repassé et des lunettes qu’il remontait toutes les trois minutes. Il avait étudié en France, il en était revenu convaincu que le journalisme pouvait changer le monde, et il n’avait toujours pas trouvé le moyen de le prouver.
— Si cela a été possible là-bas, dit-il, pourquoi pas ici ?
— Parce qu’ici, dit Hamza, on a déjà trop de cafés.
Quelques rires. Hamza avait vingt-trois ans et un blouson trop léger pour la saison. Il parlait fort, bougeait beaucoup, ne tenait jamais en place. Il avait déjà participé à trois manifestations, et il comptait participer à toutes les autres.
— Je suis sérieux, dit Yassine. Je vais lancer un journal numérique. Pas un site, un vrai journal. Des enquêtes. Des vidéos. Du débat. Avec n’importe qui qui a quelque chose à dire.
— Avec quel argent ? demanda une voix calme.
Salma n’avait presque pas parlé depuis une heure. Elle avait vingt-huit ans, une petite caméra posée près de sa tasse, et cette manie de regarder les gens pour de bon. Elle filmait déjà. Pas pour montrer. Pour garder.
— On trouvera, dit Yassine.
— On trouve toujours, dit un homme qui n’avait pas encore ouvert la bouche.
Mourad était le plus âgé de la table, trente-cinq ans, et le plus à l’aise. Il portait une veste qui n’était pas celle d’un militant. Il sourit à Yassine, d’un sourire qui donnait envie de croire tout ce qu’il dirait ensuite.
— Ce n’est pas l’argent le problème, dit-il. C’est de savoir à qui on le demande. Et ce qu’on lui donne en échange.
— Je ne donne rien, dit Yassine.
— On donne toujours quelque chose.
Adil, au bout de la table, leva les yeux de son écran. Vingt-six ans, la voix posée, un militant que personne ne connaissait encore. Il lisait depuis une heure un texte sur la justice transitionnelle, et il trouvait les autres un peu bruyants.
— Le vrai problème, dit-il, c’est de savoir ce qu’on veut. Pas ce qu’on refuse.
— On veut tout, dit Hamza.
— On ne peut pas vouloir tout.
— Pourquoi pas ?
Kamal, assis à côté d’Adil, ne dit rien. Il tournait sa cuillère dans un verre vide, avec ce sourire un peu moqueur de ceux qui regardent la scène de côté. Il avait compris depuis longtemps que le café de ce soir coûterait plus cher que le thé de ce midi, et il avait vérifié ses poches deux fois.
— Et moi, je veux un film, dit Salma. Un vrai. Sur eux.
Elle désigna les écrans, puis la salle, puis la rue derrière la vitre.
— Sur nous.
Personne ne releva. Ils étaient trop occupés à parler en même temps. Chacun avait un projet, une urgence, une idée qu’il croyait unique. Yassine voulait un journal. Hamza voulait une manifestation. Salma voulait des images. Mourad voulait trouver des investisseurs et ne le disait pas tout à fait. Adil voulait comprendre. Kamal voulait que ses amis aient raison.
Tous se croyaient en train d’entrer dans l’Histoire.
Le garçon qui servait les cafés passa entre les tables, plateau en équilibre. Il posa deux verres de thé, ramassa trois tasses vides, tendit une addition à quelqu’un qui ne la regarda pas. Il disparut derrière le comptoir. Personne ne retint son prénom. Personne ne l’avait jamais demandé.
À deux tables de là, un homme était assis seul.
Il ne prenait aucune note. Il n’utilisait aucun téléphone. Il avait commandé un café noir, qu’il ne buvait presque pas. Il écoutait. Simplement. Son regard ne se posait sur aucun visage, et pourtant il semblait tous les connaître.
Ceux qui connaissaient ce genre d’hommes auraient dit : un hnech, comme le serpent. Personne, à cette table, ne connaissait encore ce genre d’hommes.
Dehors, la pluie continuait de tomber. Elle ne tombait pas fort. Elle tombait avec patience.
Sur la grande table, Yassine répéta, plus bas, pour lui-même :
— Si cela a été possible là-bas…
L’homme seul reposa sa tasse. Il se leva sans bruit, laissa un billet sur la table, et sortit sous la pluie.
Le fil · Février 2011 : six jeunes rêvent d’un journal, d’un film, de manifestations. Seul au fond du café, un homme écoute sans prendre de notes.
Pour y réfléchir · Qui, à cette table, ne dit pas tout ce qu’il veut vraiment ? Et que cherche l’homme au café noir ?
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Hay El Bahr · Chapitre 4 — Le Terrain de foot
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 4/46
Hay El Bahr, juin 2004
Le jour où Khadija apprit qu’elle avait son baccalauréat, le quartier sentait la lessive, la sardine grillée et la mer.
Elle l’apprit au lycée, sur une liste collée à la porte, entre deux épaules qui se poussaient. Son nom était là, le sien, écrit à la machine, sans faute. Elle le lut trois fois. Puis elle sortit sans rien dire à personne et se mit à marcher. Elle était la première de la famille. Son père, menuisier, savait signer mais lisait lentement. Sa mère avait appris ses lettres à quarante ans, en cachette, avec les cahiers de ses enfants.
Elle prit le chemin le plus long, celui qui passait par le terrain.
C’était un grand rectangle de terre battue, coincé entre le mur de la blanchisserie et la route qui descendait vers les rochers. Deux poteaux de fer tordus faisaient office de buts. Des pêcheurs à la ligne s’installaient derrière, sur le muret, et jugeaient les matchs sans quitter leurs cannes des yeux. Quand le ballon atterrissait chez eux, ils le renvoyaient d’un coup de pied paresseux et sans un mot.
Ce soir-là, on jouait.
Elle s’assit sur le muret, un peu à l’écart, et regarda.
Il y avait Kamal, au milieu du terrain, qui parlait plus qu’il ne courait. Il commentait chaque action, imitait la voix des commentateurs, se faisait huer et applaudir en même temps. Tout le monde l’aimait. Il avait cette qualité qu’on remarque rarement chez les gens qui rient beaucoup : il ne laissait jamais personne seul.
Il y avait Mourad, sur le côté, qui ne jouait presque jamais. Il avait dans les vingt-huit ans, déjà un travail dont personne ne savait rien, et une façon de se tenir au bord des choses comme s’il en lisait le prix. C’est lui qui organisait les tournois. C’est lui qui tenait un petit carnet noir où il notait qui devait quoi à qui, qui avait prêté, qui avait promis. Il ne criait jamais. On l’écoutait.
Il y avait Adil.
Adil jouait mal. Il le savait, il s’en moquait. Il avait ce visage de garçon qui pense à autre chose, même pendant qu’il court. Elle le connaissait depuis toujours. Ils avaient grandi dans la même rue, à quatre portes d’écart. Elle avait vu sa mère étendre le linge sur le toit chaque matin, les draps blancs claquant contre le ciel comme des voiles. Elle avait vu Adil lire sous le lampadaire quand l’électricité coupait chez lui.
Elle repensa, en le regardant courir, à l’année du bac, qui n’avait pas été une année mais une seule longue maison.
Les révisions se faisaient chez les uns et chez les autres. Le lundi chez Kamal, dont la mère servait le thé sans demander qui avait faim. Le mardi chez Khadija, où il fallait baisser la voix à cause du père, qui rabotait même la nuit. Le mercredi chez Adil, sur le toit, entre les draps. Les portes n’étaient jamais fermées. On entrait sans frapper, on laissait ses chaussures au seuil, on trouvait sa place sur un tapis, un lit, une marche d’escalier. Les mères se mêlaient de tout, nourrissaient tout le monde, corrigeaient des devoirs de maths qu’elles n’avaient jamais faits avec l’autorité de professeures d’université. Il n’y avait pas de portes à Hay El Bahr. Il y avait des seuils.
On révisait devant des berrads de thé à la menthe, trois théières pour six cahiers, et du sfenj de chez El Fassi, enfilé sur une feuille de palmier, encore brûlant, qui laissait sur les cahiers de philosophie des taches de graisse qu’on appelait les annotations du jury. La queue chez El Fassi servait de baromètre. Quand elle dépassait dix mètres, on savait qu’il y avait eu un enterrement, un mariage ou une décision du gouvernement.
C’était aussi l’année de Ssi Lahlou. Le professeur de philosophie était un homme maigre, en veste de velours râpée, qui entrait en classe en posant une question au lieu de dire bonjour. Il ne faisait pas de politique. Il faisait pire : il faisait penser. Il prêtait des livres, jamais les mêmes à deux élèves, avec une patience de jardinier. À Adil, il avait donné des essais sur la justice. À Kamal, un roman drôle sur la prison, et Kamal avait ri aux larmes sans voir venir la suite. À elle, des recueils de poèmes qu’elle n’avait jamais osé avouer lire.
Mme Chraïbi, qui enseignait les sciences sociales, faisait l’inverse avec la même efficacité : elle donnait des chiffres. Combien de familles par pièce dans le quartier. Combien d’enfants quittaient l’école à douze ans. Elle les envoyait mener des enquêtes dans les ruelles, un carnet à la main, comme de petits sociologues. Ils revenaient bouleversés, et fiers.
Ni l’un ni l’autre ne recrutait. C’était la beauté et le danger de l’affaire. Un jour, après un cours, Ssi Lahlou avait dit à Adil, comme en passant : « Il y a une association à Bouchentouf qui cherche des bras pour l’alphabétisation. » Quelques semaines plus tard, Mme Chraïbi avait mentionné un ciné-club à Derb Ghallef, puis une maison de jeunes à Ben M’Sick qui avait besoin de quelqu’un pour tenir la bibliothèque. Chaque porte ouvrait sur une autre. Les élèves n’y voyaient que des occasions d’être utiles. Les adultes derrière ces portes y voyaient des militants en puissance, et savaient attendre.
C’est ainsi qu’on entrait en politique à Hay El Bahr : sans le savoir, par la bibliothèque.
Khadija, elle, n’avait pas suivi. Elle avait préféré les cahiers. Adil avait tout accepté.
Le ballon roula jusqu’à ses pieds. Elle le renvoya sans se lever.
— Tu as joué au foot dans une autre vie, toi, lança Kamal en riant.
— Non, dit-elle. J’ai surtout regardé.
À la fin du match, tout le monde vint se laver le visage à la fontaine. Adil la repéra sur le muret. Il hésita, puis il s’approcha en s’essuyant les mains sur son short.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— La liste.
Elle haussa une épaule.
— Je l’ai.
Il sourit. Un sourire entier, sans calcul, comme on en voit rarement.
— Je savais.
Il fouilla dans son sac et en sortit un cahier d’écolier, couvert de papier kraft, noirci de son écriture serrée.
— Tiens. Je l’ai fini hier. Ce sont des notes sur des livres. Ça te servira à la fac.
Elle prit le cahier. Il pesait presque rien. Elle sentit qu’il pesait beaucoup.
— Je te le rendrai, dit-elle.
— Garde-le.
Ils restèrent un instant à regarder les pêcheurs. Aucun des deux ne dit ce qu’il ne dirait pas pendant vingt ans.
— Tu rentres ? demanda-t-il.
— Oui.
— Je t’accompagne.
Ils firent le trajet à pied, sans se presser, avec la mer qui s’éloignait derrière eux. Devant le café Al Manar, Mourad leur fit un signe de la main, depuis une table où il comptait quelque chose sur ses doigts. Devant l’épicerie de Ssi Hmida, Kamal leur cria une blague que le vent emporta. Ils passèrent sous les fenêtres, devant les linges, entre les odeurs.
Arrivée devant sa porte, elle se retourna.
— Merci pour le cahier.
— De rien.
Il resta un moment, les mains dans les poches, puis s’éloigna en sifflotant faux.
Elle monta l’escalier, entra dans la chambre qu’elle partageait avec ses sœurs, et posa le cahier sur son lit. Elle l’ouvrit à la première page. Elle lut une ligne, puis une autre. Dehors, les voix du terrain montaient encore, mêlées au ressac.
Elle ne le rendit jamais.
Elle le rangea au fond d’un tiroir, à côté de sa liste de résultats pliée en quatre. Sans savoir pourquoi, elle se dit qu’il y avait des choses qu’on doit garder, simplement parce que le monde ne les gardera pas.
Le fil · Retour en 2004, avant tout : le quartier, les révisions dans toutes les maisons, les professeurs qui ouvrent des portes. Adil offre son cahier à Khadija, qui ne le rendra jamais.
Pour y réfléchir · Que contient ce cahier gardé vingt ans ? Et qui attendait, derrière les portes que les professeurs ouvraient ?
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Hay El Bahr · Chapitre 5 — Le Sfenj
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 5/46
Hay El Bahr, été 2006
À Hay El Bahr, le bonheur sentait l’huile chaude.
Il commençait à cinq heures du matin, devant la petite échoppe de El Fassi, un cube de planches et de tôle peint en vert qu’on ne remarquait pas, sauf quand la file dépassait dix mètres. Alors on savait. Il y avait eu un enterrement, un mariage, ou une décision du gouvernement. Ce samedi-là, la file faisait quatorze mètres, ce qui voulait dire tournoi.
Kamal attendait son tour, les mains dans les poches, vingt et un ans, un tee-shirt trop grand et des projets dont aucun ne rapportait. Devant lui, une grand-mère, un ouvrier de la blanchisserie, deux gamins qui se disputaient une pièce de dix dirhams en la lançant en l’air. Au fond de l’échoppe, El Fassi plongeait ses boules de pâte dans l’huile, d’un geste de prestidigitateur, les retournait avec une baguette en roseau, les enfilait sur une feuille de palmier par chapelets de dix.
— Quatre, Ssi El Fassi, dit Kamal quand vint son tour.
— Trois, par client.
— C’est jour de tournoi.
El Fassi leva les yeux. Il avait des bras de forgeron, un tablier sans âge, et le visage d’un homme qui avait compris très tôt que sa tâche n’avait pas de fin.
— Le jour du tournoi, dit-il enfin, la limite saute. Je donne ce que tu peux porter.
Il lui tendit deux chapelets, que Kamal serra contre sa poitrine comme un bébé. Il sortit, la graisse déjà sur les doigts, en riant tout seul, et se mit à courir vers le terrain.
· · ·
La Coupe de la Mer était la plus ancienne compétition du quartier, ce qui voulait dire qu’elle avait trois ans. Mourad l’avait inventée.
Il se tenait au bord du terrain, le carnet noir à la main, en chemise blanche, aussi à l’aise qu’un notaire dans un mariage. Les équipes s’étaient formées selon les métiers. Les Blanchisseurs, en maillots roses lavés à la va-vite. Les Pêcheurs, en pantalons relevés jusqu’aux genoux. Les Garagistes, avec des taches indélébiles aux coudes. Et les Sans-Équipe, un mélange de cousins, de collégiens et de chômeurs qui avaient en commun de ne jamais gagner.
Le trophée trônait sur une caisse de bière retournée : un tuyau de plomberie peint en bronze, surmonté d’un dauphin en plastique. Personne ne savait d’où venait le dauphin.
— Mourad, murmura Kamal en lui tendant un sfenj encore fumant. On parie combien ?
— En sucre.
— En sucre ?
— Ici, on parie en kilos. Les billets, ça se perd. Le sucre, ça se mange.
Il sourit et nota quelque chose dans son carnet. Il était le seul adulte du quartier à qui personne ne devait plus de deux jours d’avance. On le disait sévère. On disait surtout qu’il tenait ses comptes à la ligne près, et qu’on pouvait dormir tranquille.
Sous un figuier, au bord du terrain, Adil lisait, assis par terre, le dos contre le tronc, indifférent aux cris. À côté de lui, Khadija, un berrad de thé à la menthe dans une main et un plateau de verres dans l’autre, servait les spectateurs avec un sérieux d’élève surveillante. De temps en temps, elle levait les yeux, vérifiait que le livre était toujours tenu, que la page tournait, puis reprenait son service.
— Il n’a pas vu un seul but, dit Kamal en s’asseyant près d’eux.
— Il en a vu un, dit Khadija.
— Lequel ?
— Celui de la page quarante-deux.
Adil ne releva pas la tête. Il sourit en tournant la page.
· · ·
Le match commença à neuf heures, sous un ciel d’un bleu impeccable. Lalla Zhor, la veuve du quatrième étage, avait sorti une chaise sur son balcon et distribuait des conseils tactiques, à pleine voix, à des joueurs qui ne les écoutaient pas.
Kamal avait pris position sur un muret, une bouteille d’eau en guise de micro, et commentait.
— Mesdames et messieurs, bonsoir, ou plutôt bonjour. Nous sommes en direct du stade historique de Hay El Bahr, devant quatre cent mille spectateurs, dont trois cent quatre-vingt-dix mille qui n’ont pas payé leur place. Les Blanchisseurs, en rose, mènent un à zéro. On peut dire que leur jeu est propre.
Le public rit. Les Pêcheurs égalisèrent sur une erreur de la défense. Kamal prit une voix de speaker national, grave, ému.
— Et c’est l’égalisation. L’égalisation, mesdames et messieurs, c’est ce qui arrive quand la mer décide de ne plus attendre.
Un Garagiste dégagea le ballon d’un coup de pied sauvage. Le ballon monta, décrivit une courbe majestueuse, passa au-dessus du muret, du mur de la blanchisserie, de la route, des rochers, et plongea dans la mer sans éclaboussure.
Il y eut un silence.
— Et le ballon, dit Kamal avec solennité, dans un geste de maturité, choisit la mer.
Le terrain explosa de rire. Un gamin d’une dizaine d’années, en caleçon, courut vers les rochers, plongea, nagea, revint avec le ballon sous le bras, trempé et triomphant. On l’applaudit comme un héros national.
· · ·
Un Hadj en uniforme apparut vers onze heures, sur le bord de la route, un carnet à la main. Il venait, expliqua-t-il, pour un contrôle de rassemblement. Il regarda le terrain, les équipes, le dauphin en plastique. Il demanda s’il y avait une autorisation. Mourad répondit qu’il y avait un tournoi.
Le Hadj nota quelque chose, s’assit sur le muret, tendit la main. Kamal lui donna un sfenj. Il le mangea en silence. Il en demanda un deuxième.
À la mi-temps de la finale, il était toujours là. Quand l’arbitre improvisé, un oncle de la blanchisserie, déclara forfait pour cause de rhumatismes, ce fut le Hadj qui se leva.
— Je n’ai pas de sifflet, dit-il.
Un enfant lui tendit une petite flûte en plastique orange, qu’il gardait dans sa poche depuis la fête de l’école. Le Hadj la mit à ses lèvres. Il siffla, un son aigu et ridicule, qui fit hurler de rire tout le quartier.
Il arbitra le penalty de la finale avec un sérieux absolu, le dos droit, les deux bras levés, comme un homme qui sait que l’Histoire le regarde. Le tir fut manqué. Les Pêcheurs gagnèrent. Le dauphin changea de mains. On aurait dit un jugement de Salomon sous un figuier.
— Bien joué, dit Mourad au Hadj en lui serrant la main. Vous reviendrez l’an prochain ?
— Si l’autorisation est en règle, dit le Hadj avec un grand sourire.
· · ·
Le soir, il y eut un mariage sur les toits.
Celui de la nièce de Lalla Zhor, qui épousait un garçon de la blanchisserie, devant deux cents invités répartis sur trois immeubles reliés par des planches. Il y avait des tapis étendus sur le ciment, des tables de fortune, des berrads fumants posés sur des réchauds, des plateaux de gâteaux au miel. Des enfants couraient entre les antennes. Le tambour battait sans s’arrêter, un rythme patient, très ancien.
Kamal dansa. Il dansa mal, avec une conviction totale. Il saisit Adil par le bras, l’entraîna au milieu du cercle, le fit tourner deux fois avant qu’il retrouve son livre. Adil rit, un rire sans calcul, la tête rejetée en arrière.
— Lis-nous quelque chose, dit Kamal en le lâchant.
— Je ne sais rien par cœur.
— Alors invente.
Adil réfléchit. Il regarda la mer, très loin, avec ses lumières de bateaux. Il dit quelques mots, à voix basse, d’une phrase qu’il ne pourrait jamais redire, qui parlait de linge au vent et de mains qu’on ne sait pas lâcher. Personne n’applaudit tout de suite. Puis tout le monde le fit, très fort.
Khadija, de l’autre côté du cercle, tenait un plateau de thé. Elle ne dit rien. Elle regardait Adil comme on regarde quelque chose qu’on a décidé de ne pas demander.
Mourad s’était éloigné, au bord du toit, une cigarette à la main. Il contemplait le quartier d’en haut : les toits, les fils à linge, les fenêtres allumées. Il comptait. Il comptait toujours, par habitude, comme d’autres prient. Kamal le vit de loin et ne pensa à rien.
· · ·
Quand la fête s’apaisa, Kamal monta jusqu’à la terrasse la plus haute, celle de la blanchisserie, un sfenj froid à la main, resté du matin. Il s’assit sur le muret, les jambes dans le vide.
En bas, le terrain de foot dormait sous la lune, avec ses poteaux tordus, son dauphin oublié sur une caisse. Les pêcheurs étaient revenus, des lampes à pétrole accrochées à leurs cannes. On entendait la mer, qui n’avait rien perdu du match.
Il pensa à tout ce qui s’était passé en une journée. Un ballon sauvé, un Hadj arbitre, un mariage, une phrase qu’Adil avait faite sans la savoir. Il pensa que c’était cela, le bonheur : ne pas savoir qu’on le vit.
Il mordit dans le sfenj. Il était froid, un peu gras, un peu sucré. Il était parfait.
Il ignorait que le bonheur a un prix au mètre carré.
Le fil · Été 2006 : un tournoi, un Hadj arbitre, un mariage sur les toits. C’est le bonheur, et Mourad, carnet noir en main, en tient déjà le compte.
Pour y réfléchir · Que comptait Mourad, ce soir-là, au bord du toit ?
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Hay El Bahr · Chapitre 6 — La Rédaction
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 6/46
Casablanca, mars 2011
La lettre de démission tenait en trois lignes. Yassine l’avait réécrite onze fois pour qu’elle n’en ait pas davantage.
Il la posa sur le bureau du rédacteur en chef, un homme de cinquante-huit ans qui avait survécu à tous les ministres et à tous les changements de maquette. Le rédacteur la lut sans bouger les sourcils. Il la relut. Puis il enleva ses lunettes et le regarda longuement.
— Tu as une famille, Yassine.
— Je sais.
— Un loyer. Un salaire qui tombe le vingt-cinq. Une carte de presse qui ouvre des portes.
— Je sais.
— Et tu veux faire quoi ?
— Un journal en ligne. Indépendant.
Le rédacteur eut un sourire qui n’avait rien de méchant. C’était celui de quelqu’un qui a déjà entendu cette phrase, et qui sait comment elle finit.
— Indépendant de qui ?
Yassine ne répondit pas. Il n’avait pas encore la réponse. Il avait seulement l’intuition que c’était maintenant ou jamais.
· · ·
Sa femme l’attendait dans la cuisine. Elle avait préparé une soupe, qu’elle n’avait pas touchée. Il comprit en entrant qu’elle savait déjà.
— Tu l’as fait.
— Oui.
Elle resta longtemps debout, la main sur le dossier d’une chaise. Elle était belle comme les gens qui ont cessé d’espérer qu’on le remarque.
— Réfléchis encore, dit-elle. Je t’en supplie. Pas pour moi. Pour nous.
Yassine voulut la prendre dans ses bras. Elle recula d’un pas, doucement.
— Si nous n’essayons pas maintenant, dit-il, nous ne le ferons jamais.
— Tu dis nous, répondit-elle. Mais c’est toi qui essaies.
Il ne trouva rien à répondre. Elle ramassa le bol de soupe, le vida dans l’évier, et alla se coucher sans lumière.
· · ·
Le local de la rédaction était un appartement au troisième étage d’un immeuble du Maârif, sans ascenseur, avec une odeur d’humidité et une connexion qui s’évanouissait chaque fois qu’on faisait chauffer de l’eau. Il y avait un matelas dans un coin, pour les nuits trop longues, et des câbles qui couraient le long des plinthes comme des racines.
Ils étaient quatre ce premier matin. Salma, qui testait un micro en parlant à voix basse. Un jeune développeur qui ne disait jamais son nom entier. Une étudiante en droit qui voulait écrire sur les prisons. Et Yassine, debout au milieu de la pièce, un carnet à la main, qui répétait pour lui-même les mots d’un site qui n’existait pas encore.
Mourad arriva vers onze heures.
Il entra sans frapper, comme s’il avait toujours eu la clef, avec deux cafés dans des gobelets en carton et une chemise de plastique bleu sous le bras. Il posa un café devant Yassine, sans demander s’il en voulait.
— Alors, la rédaction la plus pauvre du royaume ?
— La plus libre, corrigea Salma sans lever les yeux.
Mourad rit. Il fit le tour de la pièce, regarda les murs nus, le matelas, l’ordinateur posé sur une pile de dictionnaires.
— Vous allez tenir trois mois, dit-il. Après, il faudra payer le loyer, les serveurs, les voyages, les logiciels, les déplacements. Les idées coûtent cher.
— On trouvera.
— Justement.
Il ouvrit la chemise bleue et en sortit une brochure sur papier glacé. Yassine la prit. En couverture, un logo discret : un globe stylisé, fait de lignes fines qui se croisaient. Dessous, un seul mot.
Atlas.
— C’est quoi ?
— Un programme, dit Mourad. Pour les jeunes médias. Formation numérique, ateliers d’écriture, bourses, matériel, accès à des serveurs sécurisés. Il y a même des voyages, pour rencontrer des confrères en Europe. Le tout financé officiellement pour soutenir l’innovation médiatique.
Yassine feuilleta. Des photos de jeunes gens souriants autour de tables claires. Des mots qu’on aime lire : indépendance, innovation, citoyenneté, avenir.
— Qui finance ?
— Des fonds. Des partenaires. Des gens qui croient en vous.
— Quel genre de gens ?
Mourad haussa les épaules, avec cette légèreté étudiée dont il avait le secret.
— Le genre qui n’a pas besoin de vous connaître pour vous aider.
Yassine garda la brochure en main un moment trop long. Quelque chose, tout au fond de lui, murmura une phrase qu’il avait entendue au café, quelques semaines plus tôt : On donne toujours quelque chose.
Puis il regarda la pièce. Le matelas. Les câbles. Le loyer qu’il ne pourrait pas payer. Salma, qui le fixait sans rien dire. Il pensa à sa femme, couchée dans le noir.
— Où est-ce qu’on s’inscrit ? demanda-t-il.
Mourad sourit.
— J’ai le formulaire.
Il sortit une deuxième feuille de la chemise bleue. Elle était déjà remplie à moitié, avec leurs noms.
Le fil · Mars 2011 : Yassine quitte son poste pour fonder un journal. Mourad lui présente Atlas, un programme généreux, avec un formulaire déjà à moitié rempli à leurs noms.
Pour y réfléchir · Qui avait rempli la moitié du formulaire avant même qu’on en parle ?



