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Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café

Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.

Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café

Hay El Bahr, roman de Salim Hakim — Acte I — L’illusion

Relire depuis le début : chapitres 1 à 2

Hay El Bahr · Chapitre 1 — Le Taxi

Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 1/46

Casablanca, automne 2025

Adil serre la poignée de sa valise comme si quelqu’un allait la lui reprendre.

Quinze ans, presque. À Montréal, à Bruxelles, à Madrid, on l’invite pour parler de ce qu’il a vécu. En anglais, en espagnol, parfois en allemand. On l’écoute avec ce respect poli qu’on réserve aux survivants. Ici, personne ne le regarde. À la sortie de l’aéroport, l’air sent le kérosène, la mer lointaine et le pain chaud d’un chariot ambulant. Cela suffit pour que sa gorge se serre.

Il n’a dit à personne pourquoi il rentre.

Un grand taxi blanc s’arrête devant lui. Le chauffeur descend, soulève la valise sans un mot, la cale dans le coffre. Adil s’installe à l’arrière. La banquette est tiède, usée, reprisée d’un fil qui ne va pas avec le tissu.

— Où ça ?

— Aïn Diab. Mais passe par Bourgogne.

Le regard du chauffeur apparaît dans le rétroviseur. Un regard fatigué, qui jauge.

— Où exactement, Bourgogne ?

Adil cite une ruelle. Il cite le café Al Manar, où son père ne s’asseyait jamais mais où tous ses amis s’asseyaient. Il cite l’épicerie de Ssi Hmida, qui vendait le sucre au détail et les cigarettes à l’unité. Il cite un terrain vague où l’on jouait au football jusqu’à ce que la nuit efface le ballon.

Le chauffeur secoue la tête, lentement.

— Monsieur, ça n’existe plus depuis longtemps.

Le taxi roule. Adil regarde la ville défiler et ne la reconnaît pas. Un tramway glisse en silence. Des tours de verre prennent la lumière. Des panneaux annoncent des appartements « avec vue sur l’essentiel ». Il se dit que la ville a continué à avancer pendant qu’il croyait que sa vie était suspendue derrière un mur.

Ils quittent la grande avenue. Puis la route se resserre, et le chauffeur ralentit devant une palissade qui court sur deux cents mètres. Des affiches vantent des noms que personne n’a jamais portés dans ce pays : Palm Heights, Ocean Prestige. Au-delà, des grues dorment.

— C’est ici, dit le chauffeur. Ou plutôt, c’était ici.

Adil paie. Il descend.

La mer est toujours là, il la sent plus qu’il ne la voit. Mais devant lui, à la place des maisons basses, des linges aux fenêtres et des enfants qui crient, s’élève une résidence. Façades vitrées. Palmiers alignés comme des gardes. Une piscine d’un bleu impossible derrière une grille. Au-dessus du portail, en lettres discrètes : Signature Living.

Deux vigiles en costume sombre le regardent sans bouger.

Adil reste longtemps immobile. Il cherche un point de repère. Un angle de mur. Un arbre. Le parfum de la blanchisserie, qui faisait sentir la lessive jusqu’à la plage. Rien. Rien qui lui réponde.

Il s’approche enfin du gardien, un homme jeune, au visage poli comme une pièce neuve.

— Ici, il y avait quoi avant ?

Le gardien hausse à peine les épaules.

— Rien.

Adil sourit. Un sourire triste, qui n’atteint pas les yeux.

Parce qu’ici, il y avait tout. Sa mère, qui étendait le linge sur le toit. Ses amis, dont certains avaient disparu avant lui. Sa jeunesse. Son premier amour, dont il n’avait jamais osé dire le nom. Ses rêves, qu’il portait alors comme un manteau trop grand.

Et personne ne s’en souvient plus.

Il reste là. Le soleil monte, puis descend. Les vigiles se relaient. Un jardinier arrose des palmiers qui n’ont jamais eu soif. Adil ne bouge pas. Les voitures de luxe entrent et sortent, leurs vitres fumées lui renvoient son propre visage, plus âgé qu’il ne l’avait imaginé.

Quand la lumière devient orange, le gardien revient vers lui, hésitant. Il y a quelque chose de presque gentil dans sa voix.

— Vous cherchez quelqu’un, monsieur ?

Adil regarde la grille, les palmiers, la piscine, la mer cachée derrière.

— Moi-même, dit-il.

Dans sa poche, son téléphone vibre.

Un numéro inconnu. Un message de deux lignes.

Bon retour, Adil. Quand tu auras fini de te chercher, passe me voir. M.

Il le relit. Il n’a dit à personne qu’il rentrait. Il lève lentement les yeux vers les deux vigiles, puis vers la plus haute fenêtre de la tour, où quelque chose brille un instant. Peut-être le soleil. Peut-être une vitre qui se referme.

Le fil · Après quinze ans d’absence, Adil rentre à Casablanca. Son quartier a disparu sous une résidence de luxe, et un inconnu signé « M. » sait déjà qu’il est revenu.

Pour y réfléchir · Qui savait qu’Adil rentrait, et pourquoi lui écrire avant tout le monde ?


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Hay El Bahr · Chapitre 2 — Le Parloir

Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 2/46

2018

Elle attendait depuis sept ans, et cette fois l’attente avait un goût de métal.

La salle commune sentait le plastique chaud, la sueur et l’eau de Cologne bon marché qu’on met pour les occasions. Des chaises vissées au sol. Un numéro tamponné sur un morceau de carton. Un haut-parleur qui grésillait des noms qu’on n’entendait jamais en entier. Autour d’elle, des mères avec des sacs de gâteaux, des épouses avec des dossiers, un enfant qui coloriait un dessin sur son genou. Il avait dessiné une maison avec une cheminée, comme si les maisons d’ici avaient des cheminées.

Elle avait fouillé son sac vingt fois dans la matinée. Elle y avait mis une photo, puis l’avait retirée. Elle y avait mis un foulard, puis un livre, puis rien.

À la porte, un Hadj en uniforme lisait la liste sans lever les yeux.

— Numéro quarante et un.

C’était elle.

Le parloir avait deux rangées de tables séparées par une vitre épaisse, rayée par des années de mains posées au même endroit. Elle s’assit. De l’autre côté, la chaise était vide. Puis une porte s’ouvrit, et il entra.

Il avait maigri, encore. Ou peut-être était-ce la lumière. Ses cheveux avaient blanchi aux tempes, d’un blanc qu’il n’avait pas choisi. Il s’assit, posa ses mains sur la table, les retira aussitôt, comme s’il avait peur de les laisser parler.

— Tu as l’air fatiguée, dit-il.

Elle faillit rire.

— Toi aussi.

Ils restèrent un moment sans rien dire. Le haut-parleur grésilla un nom. Quelqu’un pleura, deux tables plus loin, sans bruit, avec cette retenue qu’on apprend ici.

Elle avait répété cette phrase pendant des nuits. Dans la cuisine, dans le bus, devant le miroir. Elle l’avait dite à voix basse, à voix haute, avec colère, avec douceur. Aucune version n’était la bonne.

Ses mains tremblaient. Elle les glissa sous la table.

— Je suis venue te dire quelque chose.

Il ne répondit pas. Il avait déjà compris. Les hommes enfermés comprennent tout ce qui touche à l’abandon. C’est leur seule science.

— Je ne peux plus, dit-elle.

Sa voix était calme. Elle s’en étonna.

— Je ne peux plus vivre dans une salle d’attente.

Il fixa la vitre, quelque part à la hauteur de son épaule.

— Sept ans, reprit-elle. J’ai tout fait. J’ai tenu quand ta mère est partie. J’ai tenu quand ton père a cessé de venir. J’ai tenu devant les voisins, devant ma famille, devant tout le monde. On me disait que j’étais courageuse. Tu sais ce que ça veut dire, courageuse ? Ça veut dire seule.

Il ferma les yeux.

— Je ne t’abandonne pas, dit-elle. Je me sauve.

Elle avait cru que cette phrase la libérerait. Elle découvrit qu’elle pesait aussi lourd à dire qu’à entendre.

Le Hadj, derrière, toussa. Le temps du parloir touchait à sa fin. Elle voulut tendre la main, la pressa contre la vitre. Lui leva la sienne, lentement. Leurs paumes ne se touchèrent pas. Elles ne se touchèrent jamais plus.

Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la porte sans se retourner, parce qu’elle savait que si elle se retournait, elle resterait.

Dehors, il pleuvait. Elle n’ouvrit pas son parapluie.

Le fil · En 2018, derrière une vitre de parloir, une femme dit adieu à un homme après sept ans d’attente. Aucun nom n’est prononcé.

Pour y réfléchir · Qui sont ces deux silhouettes, et qu’est-ce qui les a séparées ? Gardez ce visage en mémoire : il reviendra.


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Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 3/46

Casablanca, février 2011

Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.

Dans un café enfumé du centre, six jeunes gens occupaient la grande table du fond, celle qu’on réserve aux clients qui ne commandent rien et restent des heures. Des ordinateurs portables ouverts. Des câbles qui couraient d’une prise à l’autre. Des verres de thé refroidis qu’on oubliait de boire. Sur chaque écran, les mêmes images : une grande place, des drapeaux, une foule qui criait en arabe un mot que tout le monde comprenait.

— Regardez ça, dit Yassine. Regardez-moi ces visages.

Il avait trente-deux ans, un col de chemise mal repassé et des lunettes qu’il remontait toutes les trois minutes. Il avait étudié en France, il en était revenu convaincu que le journalisme pouvait changer le monde, et il n’avait toujours pas trouvé le moyen de le prouver.

— Si cela a été possible là-bas, dit-il, pourquoi pas ici ?

— Parce qu’ici, dit Hamza, on a déjà trop de cafés.

Quelques rires. Hamza avait vingt-trois ans et un blouson trop léger pour la saison. Il parlait fort, bougeait beaucoup, ne tenait jamais en place. Il avait déjà participé à trois manifestations, et il comptait participer à toutes les autres.

— Je suis sérieux, dit Yassine. Je vais lancer un journal numérique. Pas un site, un vrai journal. Des enquêtes. Des vidéos. Du débat. Avec n’importe qui qui a quelque chose à dire.

— Avec quel argent ? demanda une voix calme.

Salma n’avait presque pas parlé depuis une heure. Elle avait vingt-huit ans, une petite caméra posée près de sa tasse, et cette manie de regarder les gens pour de bon. Elle filmait déjà. Pas pour montrer. Pour garder.

— On trouvera, dit Yassine.

— On trouve toujours, dit un homme qui n’avait pas encore ouvert la bouche.

Mourad était le plus âgé de la table, trente-cinq ans, et le plus à l’aise. Il portait une veste qui n’était pas celle d’un militant. Il sourit à Yassine, d’un sourire qui donnait envie de croire tout ce qu’il dirait ensuite.

— Ce n’est pas l’argent le problème, dit-il. C’est de savoir à qui on le demande. Et ce qu’on lui donne en échange.

— Je ne donne rien, dit Yassine.

— On donne toujours quelque chose.

Adil, au bout de la table, leva les yeux de son écran. Vingt-six ans, la voix posée, un militant que personne ne connaissait encore. Il lisait depuis une heure un texte sur la justice transitionnelle, et il trouvait les autres un peu bruyants.

— Le vrai problème, dit-il, c’est de savoir ce qu’on veut. Pas ce qu’on refuse.

— On veut tout, dit Hamza.

— On ne peut pas vouloir tout.

— Pourquoi pas ?

Kamal, assis à côté d’Adil, ne dit rien. Il tournait sa cuillère dans un verre vide, avec ce sourire un peu moqueur de ceux qui regardent la scène de côté. Il avait compris depuis longtemps que le café de ce soir coûterait plus cher que le thé de ce midi, et il avait vérifié ses poches deux fois.

— Et moi, je veux un film, dit Salma. Un vrai. Sur eux.

Elle désigna les écrans, puis la salle, puis la rue derrière la vitre.

— Sur nous.

Personne ne releva. Ils étaient trop occupés à parler en même temps. Chacun avait un projet, une urgence, une idée qu’il croyait unique. Yassine voulait un journal. Hamza voulait une manifestation. Salma voulait des images. Mourad voulait trouver des investisseurs et ne le disait pas tout à fait. Adil voulait comprendre. Kamal voulait que ses amis aient raison.

Tous se croyaient en train d’entrer dans l’Histoire.

Le garçon qui servait les cafés passa entre les tables, plateau en équilibre. Il posa deux verres de thé, ramassa trois tasses vides, tendit une addition à quelqu’un qui ne la regarda pas. Il disparut derrière le comptoir. Personne ne retint son prénom. Personne ne l’avait jamais demandé.

À deux tables de là, un homme était assis seul.

Il ne prenait aucune note. Il n’utilisait aucun téléphone. Il avait commandé un café noir, qu’il ne buvait presque pas. Il écoutait. Simplement. Son regard ne se posait sur aucun visage, et pourtant il semblait tous les connaître.

Ceux qui connaissaient ce genre d’hommes auraient dit : un hnech, comme le serpent. Personne, à cette table, ne connaissait encore ce genre d’hommes.

Dehors, la pluie continuait de tomber. Elle ne tombait pas fort. Elle tombait avec patience.

Sur la grande table, Yassine répéta, plus bas, pour lui-même :

— Si cela a été possible là-bas…

L’homme seul reposa sa tasse. Il se leva sans bruit, laissa un billet sur la table, et sortit sous la pluie.

Le fil · Février 2011 : six jeunes rêvent d’un journal, d’un film, de manifestations. Seul au fond du café, un homme écoute sans prendre de notes.

Pour y réfléchir · Qui, à cette table, ne dit pas tout ce qu’il veut vraiment ? Et que cherche l’homme au café noir ?


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