Notre démarche
Jisr.media ne cherche ni le scandale ni le règlement de comptes. Notre seul moteur est la vérité : vérifiée, sourcée, et soumise aux institutions concernées avant publication. Cet article s'appuie sur des documents publics, sur la réponse que nous a adressée l'UM6P et sur des témoignages recoupés. Les personnes ne nous intéressent que par les fonctions qu'elles exercent.
6
rapports d'audit publiés
0
compte publié par le PCNS
×8,5
étudiants depuis 2019, pour ×3,8 professeurs
2,9/5
note des dirigeants (Glassdoor)
Depuis septembre, notre enquête sur l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), financée par la Fondation OCP, nous a menés vers deux institutions installées sur son campus de Rabat : la Faculté de gouvernance, sciences économiques et sociales (FGSES) et le Policy Center for the New South (PCNS), un think tank. Toutes deux sont dirigées par la même personne, M. Karim El Aynaoui.
Nous avons soumis nos constats à l’une et à l’autre, avec un délai de réponse. La FGSES a répondu ; le PCNS, non. Les délais sont maintenant passés. Voici ce que nous avons appris, ce qui est vérifié, et ce qui reste en suspens. Une seconde partie, le 31 octobre, portera sur le supercalculateur Toubkal et sur la gouvernance de l’ensemble.
La FGSES nous a répondu : ce que disent ses chiffres
Le 16 octobre, nous avons soumis à la FGSES quatre constats recueillis auprès de témoins : des départs d’enseignants et des difficultés de recrutement, des licenciements contestés en justice, un climat de crainte, et une recherche jugée insuffisante. Nous avons reçu une réponse détaillée du directeur des ressources humaines de l’UM6P, M. Benaïssa Benghabrit. Elle mérite d’être citée.
« Le cluster « Social Sciences, Economics & Humanities » de l'Université Mohammed VI Polytechnique rassemble plus de 200 collaborateurs […] pour offrir une formation de qualité à plus de 1 200 étudiants, dont 150 étudiants internationaux. »
— Benaïssa Benghabrit, directeur des ressources humaines de l'UM6P
129
professeurs, de 23 nationalités
×3,78
professeurs depuis 2019 ; turnover moyen de 5,35 %
280
publications 2023-2026, dont 164 évaluées par les pairs
+750 %
d'étudiants entre 2019-2020 et 2026-2027
1 litige
depuis 2019 ; « décision exécutée par l'UM6P »
33 %
des diplômés en emploi, 60,6 % en poursuite d'études
La réponse décrit aussi un recrutement sur des plateformes internationales, des comités de sélection, des formations accréditées par l’agence nationale d’évaluation (ANEAQ), un institut de recherche (AIRESS) qui conduit des projets financés notamment par l’Union européenne, l’UNICEF et le CRDI canadien, et une enquête auprès des anciens étudiants.
Ce qui tient. Nous avons confronté ces chiffres aux bases de données scientifiques. Dans OpenAlex, nous retrouvons 146 travaux signés FGSES ou AIRESS entre 2023 et 2026, dont 112 articles. L’ordre de grandeur est donc cohérent avec les 164 articles annoncés. La production est réelle, et elle a fortement augmenté.
Ce qui demande des précisions.
- L’encadrement. 1 200 étudiants pour 129 professeurs, c’est 9,3 étudiants par professeur. Mais l’UM6P annonce 1 professeur « en équivalent temps plein » pour 17 étudiants : cela suppose environ 70 postes à temps plein. Combien des 129 professeurs sont permanents et à temps plein ?
- La croissance. Depuis 2019, les étudiants ont été multipliés par 8,5 et les professeurs par 3,78 : le nombre d’étudiants par professeur a environ doublé.
- La qualité des revues. L’UM6P annonce 82 % de publications dans des revues classées Q1 ou Q2. Dans nos propres relevés (Web of Science et OpenAlex, 2023-2025), nous trouvons entre 68 % et 74 %. La différence tient peut-être au périmètre ou à la base utilisée.
- L’impact. Un indice de citations (FWCI) de 1,01 signifie que les articles sont cités exactement comme la moyenne mondiale. C’est honorable, mais ce n’est pas l’excellence.
- Le turnover. Un taux moyen de 5,35 % sur un effectif qui a presque quadruplé peut cacher beaucoup de départs. Combien de professeurs sont partis, année par année, depuis 2019 ?
Ce que la réponse ne dit pas
Sur le climat de travail, la réponse ne dit rien : elle énumère des avantages sociaux (couverture médicale, retraite complémentaire, formations), mais ne répond pas au constat de crainte que plusieurs témoins nous ont décrit.
Sur le litige, l’UM6P écrit qu’il n’y en a eu qu’un depuis 2019, pour une rupture de contrat motivée par une « faute grave », et que « la décision rendue par le tribunal de Rabat a été exécutée et demeure respectée par l’UM6P ». Selon nos informations, ce litige concerne un professeur de droit public, qui aurait obtenu gain de cause. Si c’est le cas, c’est l’université qui a été condamnée. Nous n’avons pas pu consulter le jugement : l’enquête continue.
La réponse confirme aussi que les enseignants-chercheurs disposent de « budgets individuels de recherche ». Or plusieurs témoins nous affirment que ce budget, inscrit dans leur contrat de travail et présenté comme le leur, ne peut presque jamais être utilisé. Quelle part de ces budgets a réellement été dépensée chaque année ?
Six audits certifiés. Zéro compte publié.
Le PCNS : six audits, aucun compte
Le Policy Center for the New South est l’un des think tanks marocains les plus visibles à l’étranger. Installé sur le campus de l’UM6P à Rabat, il est devenu fin 2018 une association dont la gouvernance est partagée entre l’UM6P, la Fondation OCP et le groupe OCP, selon la presse de l’époque. Il est reconnu d’utilité publique depuis 2021, selon son rapport d’activité.
Sur son site, il publie un rapport d’audit par an, de 2020 à 2025. Tous certifient les comptes « réguliers et sincères ». Mais aucun ne contient les comptes eux-mêmes : ni bilan, ni compte de résultat, ni état détaillé. Ses rapports d’activité de 2024 et 2025, de 136 et 140 pages, n’en contiennent pas davantage. Ces rapports d’audit ont d’ailleurs été mis en ligne en septembre 2026, après le lancement de notre enquête.
2020 · KPMG
Fonds de l'association
3,99 M DH
Excédent
2,60 M DH
L'auditeur signale que les comptes 2019 n'ont jamais été certifiés.
2021 · BDO
Fonds de l'association
8,87 M DH
Excédent
3,18 M DH
Les fonds montent de 4,88 M pour 3,18 M d'excédent.
2022 · BDO
Fonds de l'association
10,66 M DH
Excédent
1,33 M DH
2023 · Fidaroc Grant Thornton
Fonds de l'association
12,44 M DH
Excédent
1,69 M DH
2024 · Fidaroc Grant Thornton
Fonds de l'association
17,66 M DH
Excédent
0,72 M DH
Les fonds montent de 5,21 M pour 0,72 M d'excédent.
2025 · Fidaroc Grant Thornton
Fonds de l'association
17,01 M DH
Excédent
0
Les fonds baissent de 0,65 M avec un résultat nul.
Deux points restent sans explication publique. Les comptes 2019, première année du centre sous forme d’association, n’ont jamais été certifiés. Et les fonds de l’association évoluent parfois sans rapport avec l’excédent de l’année. Cela peut avoir une explication comptable normale, par exemple des subventions d’investissement, mais seuls les comptes complets permettent de le vérifier.
Le PCNS annonce 235 publications en 2025. Une vingtaine seulement figurent dans la base scientifique internationale OpenAlex. Le reste, ce sont des notes et des articles d’opinion publiés sur son site. Combien coûtent ces travaux et ses grands événements ? Sans budget publié, impossible de le dire.
Nous avons adressé huit questions au président exécutif du PCNS le 20 octobre, avec une échéance au 28. Le PCNS n’a pas répondu.

Où s’arrête l’un, où commence l’autre ?
Le PCNS, la FGSES et l’UM6P sont distincts sur le papier. Dans les faits, leurs liens sont étroits :
- le PCNS est installé sur le campus de Rabat de l’UM6P ;
- son président exécutif, M. Karim El Aynaoui, est aussi, selon les biographies officielles, vice-président exécutif de l’UM6P, doyen de la FGSES, conseiller du PDG de l’OCP et administrateur de la Fondation OCP ;
- les rapports d’activité du PCNS citent des événements organisés avec la FGSES, et des professeurs de la FGSES figurent parmi ses experts ;
- l’UM6P et la Fondation OCP figurent parmi ses partenaires.
Ces liens peuvent être utiles. Mais ils posent des questions de bonne gestion : existe-t-il des conventions entre le PCNS, la FGSES et l’UM6P ? Qui paie les locaux, les personnels et les événements communs ?
La transparence commence par les ressources humaines
Aucune de ces institutions ne publie ses grilles de salaires, ses critères de recrutement et de promotion, la part de ses contrats à durée déterminée ou le nombre de ses départs. Ce sont pourtant ces informations qui permettent de juger une gouvernance.
Les témoignages que nous avons recueillis depuis septembre (volet 6) décrivent souvent le même parcours : des cadres et des enseignants, parfois revenus de l’étranger pour servir le Maroc, construisent des formations ou des équipes, expriment des réserves à la direction, puis sont mis à l’écart.
L’un d’eux, un universitaire marocain établi en Europe et venu renforcer l’UM6P, nous a fait un récit précis. Entre 2019 et 2021, à Benguérir, une équipe a créé une licence et des masters en science des données et en modélisation, au sein d’une nouvelle entité, « Complex Systems Engineering and Human Systems » (CSEHS). Selon ce témoin, il a été empêché de recruter les enseignants permanents nécessaires. Les masters auraient ensuite été fusionnés, puis supprimés au profit d’une formation d’ingénieur, après des tensions avec les responsables d’une autre école de l’université. Il affirme avoir alerté la direction du groupe OCP, sans résultat. Nous avons vérifié que la CSEHS et le master « Modélisation et science des données » ont bien existé, et que leurs brochures de 2022 et 2023 ne sont plus en ligne. L’enquête continue sur la suite.
Les avis anonymes de salariés publiés sur la plateforme Glassdoor, que nous citons avec prudence (ils ne sont ni vérifiés ni représentatifs), vont dans le même sens. Au 23 octobre 2026, l’UM6P y obtient 3,4 sur 5, et 2,9 sur 5 pour ses dirigeants, la note la plus basse des six catégories. Les avis saluent les salaires, les avantages sociaux et le cadre de travail, mais reprochent la précarité des contrats, le manque de transparence et des carrières bloquées. Un responsable de projet présent depuis plus de quatre ans conseille à la direction de « protéger ceux qui posent des questions difficiles au lieu de les écarter ».
Les questions qui restent
- Combien des 129 professeurs de la FGSES sont permanents et à temps plein ? Combien sont partis chaque année depuis 2019 ?
- Quelle part des budgets individuels de recherche inscrits aux contrats a réellement été dépensée ?
- Quelle est la part des femmes parmi les professeurs et les responsables de la FGSES et du PCNS ?
- Quels colloques scientifiques la FGSES a-t-elle organisés depuis cinq ans ?
- Le PCNS publiera-t-il ses comptes complets, et d'où viennent ses ressources ?
- Existe-t-il des conventions entre le PCNS, la FGSES et l'UM6P, et qui paie les locaux, les personnels et les événements communs ?
- Quelle procédure protège un cadre ou un enseignant qui signale un dysfonctionnement ?
MERCI, ET CONTINUEZ À NOUS ÉCRIRE
Depuis septembre, de nombreux témoignages nous sont parvenus, souvent de professeurs et de chercheurs éminents : certains sont toujours en poste, d'autres sont repartis vers leurs universités d'origine, un peu partout dans le monde. Merci à chacune et à chacun pour sa confiance.
Jisr.media ne cherche ni gloire personnelle ni règlement de comptes. Nous sommes un média professionnel, indépendant et éthique. Nous ne sommes l'outil d'aucun clan, dans aucune guerre d'influence. C'est pourquoi, malgré de nombreuses accusations qui nous ont été rapportées, nous ne citons ni dossiers ni personnes tant que nous n'avons pas de preuves vérifiables et confirmées. Ce qui ne l'est pas encore reste dans nos carnets : l'enquête continue.
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Droit de réponse
L’UM6P, par la voix de son directeur des ressources humaines, nous a proposé un échange. Le PCNS n’a pas répondu. Nous ne leur adresserons plus de nouvelles demandes : nos pages restent ouvertes, et chacune de ces institutions peut nous contacter quand elle le souhaite. Toute réponse sera publiée.
À suivre, le 31 octobre : le supercalculateur Toubkal, la formation des administrateurs de l’État par l’UM6P, et le cumul des fonctions à la tête de l’OCP et de l’université.







