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📚 Dossier : Indépendance de la presse marocaine

Presse, grève, barreau : la méthode qui se répète au Maroc

Trois textes, trois corps professionnels, un même scénario : consultation jugée insuffisante, adoption forcée, contestation qui se poursuit après promulgation. Chronique signée, en suite du décryptage sur le financement de la presse.

Presse, grève, barreau : la méthode qui se répète au Maroc

Presse, grève, barreau : la méthode qui se répète au Maroc

Depuis lundi, les journalistes marocains déposent leurs candidatures pour le renouvellement du Conseil national de la presse (CNP), dans un climat que notre précédent article a documenté : celui d’une profession financièrement dépendante de l’État. Mais la réforme du CNP n’est pas un cas isolé. Elle est le troisième épisode d’un scénario qui s’est répété à l’identique, à quelques mois d’intervalle, avec trois corps professionnels différents. Le motif mérite d’être nommé.

Trois textes, un même schéma

La loi organique sur le droit de grève (97.15) a ouvert la séquence. Adoptée à la Chambre des conseillers le 3 février 2025 par 41 voix contre 7, elle a été rejetée par la majorité des syndicats — l’Union marocaine du travail (UMT), la Confédération démocratique du travail (CDT), l’Union nationale du travail au Maroc, l’Organisation démocratique du travail et la Fédération des syndicats démocratiques ont tous dénoncé une adoption sans accord avec les partenaires sociaux. Le groupe parlementaire de l’UMT s’est retiré en séance pour protester contre la version finale du texte. Une grève générale a suivi les 5 et 6 février 2025. Saisie par le chef du gouvernement, la Cour constitutionnelle a validé le texte en mars 2025, tout en émettant des réserves sur plusieurs articles.

La loi organisant la profession d’avocat (66.23) a suivi le même chemin, un an plus tard. Adoptée en Conseil de gouvernement le 8 janvier 2026, elle a déclenché une grève nationale des barreaux à partir du 6 janvier, reconduite en grève générale illimitée à la mi-juin. Les avocats contestent notamment l’instauration d’un concours d’entrée dans la profession, la limitation du mandat des bâtonniers à un seul exercice, et un droit de regard accru de la Cour des comptes sur les fonds d’aide judiciaire. Au 19 août 2026, la grève se poursuit — les tribunaux restent perturbés, des procès se sont tenus sans avocats, et la Cour constitutionnelle, saisie du texte, a botté en touche en refusant de statuer sur le fond en l’état.

La réforme du Conseil national de la presse (09.26), enfin, a été promulguée le 6 juillet 2026 après un parcours législatif tout aussi heurté : adoption à la Chambre des représentants par 70 voix contre 25, puis à la Chambre des conseillers dans un vote unanime, mais en l’absence totale de l’opposition — le Groupe Haraki, le Groupe socialiste-opposition ittihadie, ainsi que les représentants syndicaux de l’UMT, de la CDT et de l’UNTM ont boycotté la séance et réclamé le renvoi du texte devant la Cour constitutionnelle.

Un même mécanisme, trois fois de suite

Dans les trois cas, la mécanique est identique. D’abord, une consultation jugée insuffisante par la profession directement concernée — les syndicats pour la loi sur la grève, les barreaux pour la loi sur les avocats, une partie de la presse et de l’opposition parlementaire pour la réforme du CNP. Ensuite, une adoption portée par la majorité parlementaire, malgré le boycott ou le vote contre d’une partie significative des élus et des corps professionnels. Puis une saisine — ou une tentative de saisine — de la Cour constitutionnelle, qui dans les trois cas n’a pas tranché en faveur des opposants au texte. Enfin, une contestation qui se poursuit après la promulgation : grève générale pour la loi sur la grève, grève illimitée toujours active pour les avocats, débat sur la légitimité du corps électoral pour le CNP.

Ce n’est donc pas trois dossiers séparés, mais une méthode. Trois professions dont le rôle constitutionnel — informer, défendre, représenter les travailleurs — implique justement une capacité d’indépendance et de contre-pouvoir vis-à-vis de l’exécutif, et qui se retrouvent chacune à devoir composer avec un texte qu’elles jugent avoir été imposé plutôt que négocié.

Une coïncidence de calendrier qui n’en est peut-être pas une

Les trois textes convergent en 2025-2026, à l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026. Le gouvernement Akhannouch, composé du RNI, du PAM et de l’Istiqlal, aborde cette échéance affaibli par des tensions internes documentées par la presse marocaine elle-même, et sur fond de dossiers sociaux sensibles restés en suspens — notamment la réforme des retraites, qui s’annonce comme un autre point de friction avec les syndicats.

Que la presse, les avocats et les syndicats se retrouvent simultanément engagés dans des bras de fer avec l’État à la veille d’un scrutin national n’est peut-être pas un hasard de calendrier législatif. C’est, au minimum, une coïncidence qui mérite d’être surveillée : ce sont précisément ces trois corps — informateurs, défenseurs des droits, représentants des travailleurs — qui sont censés jouer un rôle de vigilance pendant une période électorale. Le fait qu’ils abordent cette période affaiblis, divisés en interne sur la légitimité de leurs propres instances représentatives, ou en conflit ouvert avec l’exécutif, n’est pas un détail secondaire de la rentrée politique marocaine de 2026.

Un mot à ces trois corps professionnels

Ce qui suit engage son auteur, et non la rédaction dans son ensemble — jisr.media choisit ici d’assumer une position, comme acteur à part entière d’une profession dont l’avenir se joue aussi dans ces urnes.

À la presse, au barreau, aux syndicats : le constat qui précède n’est pas une fatalité. Ce sont vos propres instances qui se jouent dans les urnes à venir — le CNP le 15 septembre, les conseils de l’ordre au fil de leurs mandats, les bureaux syndicaux à chaque congrès. Faites barrage aux candidats dociles, à ceux qui négocieront leur silence contre une place, à ceux qui aligneront vos instances sur les positions du pouvoir plutôt que de porter la voix de la profession. Ce n’est pas en boycottant ces scrutins, ni en les regardant de loin, que ces instances retrouveront une indépendance réelle. C’est en s’y présentant, en y votant, en y occupant le terrain — comme candidats et comme électeurs — que journalistes, avocats et syndicalistes pourront redonner un sens à des institutions censées protéger, in fine, les droits des citoyens, des travailleurs, et d’une presse véritablement indépendante.

— Abdesselam Mejlaoui

La suite de ce dossier suivra les résultats de la période de candidatures au CNP, qui se clôt le 28 août, avant de revenir sur le scrutin du 15 septembre — à quelques jours seulement des législatives.

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