Presse marocaine : peut-on être indépendant quand on dépend de l’État pour payer les salaires ?
Ce lundi 24 août s’ouvre le dépôt des candidatures pour l’élection des représentants des journalistes professionnels au sein du futur Conseil national de la presse (CNP). Une échéance présentée comme le retour à la normale institutionnelle d’un secteur en crise depuis des années. Mais avant de parler de qui va siéger, une autre question mérite d’être posée : dans quelles conditions financières cette presse exerce-t-elle aujourd’hui son métier ?
Une mesure d’urgence devenue permanente
En 2020, en pleine crise sanitaire, l’État marocain décide de prendre en charge directement les salaires des journalistes et collaborateurs de la presse, à titre exceptionnel. L’objectif affiché est de sauver un secteur déjà fragilisé par l’effondrement des recettes publicitaires. Cinq ans plus tard, la mesure “exceptionnelle” est toujours discutée. Le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, a lui-même reconnu en février 2026 que l’État ne pouvait pas continuer indéfiniment à verser directement ces salaires, tout en annonçant une transition vers un nouveau dispositif de subvention aux entreprises plutôt qu’aux individus.
Le budget alloué au secteur donne la mesure du problème : il atteint aujourd’hui 262 millions de dirhams, contre 65 millions de dirhams sous le gouvernement précédent. Une presse quatre fois plus subventionnée qu’il y a quelques années à peine — et une presse qui, structurellement, ne s’est pas réinventée sur le plan économique.
Une transition qui tourne à la crise
Le passage annoncé de la prise en charge des salaires à une subvention directe aux entreprises ne s’est pas fait sans heurts. La Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) a dénoncé début juillet 2026 ce qu’elle qualifie de violation du décret conjoint de novembre 2024 censé encadrer ce mécanisme, accusant le ministère d’imposer des critères d’éligibilité absents du texte réglementaire. Selon la fédération, le ministère se serait appuyé sur des déclarations de la CNSS datant de 2025, sans tenir compte des documents déposés par plusieurs entreprises pour l’exercice 2026 — ce qui aurait conduit à l’exclusion de certaines d’entre elles, notamment dans les provinces du Sud, malgré des engagements pris antérieurement par des responsables du ministère.
Conséquence concrète : en mai 2026, des journalistes ont célébré l’Aïd sans avoir perçu leur salaire, faute de versement du dispositif de soutien. Un épisode révélateur d’un système où le financement du secteur reste soumis à des décisions administratives changeantes, sans garantie de continuité pour ceux qui en dépendent au quotidien.
Le vrai enjeu : qui contrôle qui ?
Un travail universitaire consacré au CNP marocain formule la question sans détour : l’État serait devenu, à travers ces aides — et en particulier la prise en charge des salaires — le principal contrôleur de facto du secteur de la presse. Le même travail observe que les revendications sociales des journalistes ont fini par prendre le pas sur la défense de l’indépendance éditoriale, à tel point que les instances censées défendre la profession finissent par aligner leurs positions sur celles du pouvoir plutôt que de le questionner.
C’est précisément dans ce contexte que s’ouvre, dès aujourd’hui, le dépôt des candidatures au CNP — une instance d’autorégulation dont la vocation est justement de garantir l’indépendance de la profession. La question mérite d’être posée frontalement : une presse financièrement sous perfusion peut-elle produire une instance de régulation réellement indépendante du pouvoir qui la finance ?
Des montants globaux, mais plus de liste détaillée depuis 2016
Un autre chiffre mérite d’être mis en perspective. Interrogé début 2025 devant la Chambre des représentants, le ministre Bensaid a détaillé la progression du soutien exceptionnel : 164 millions de dirhams en 2020, au lancement du dispositif Covid, pour atteindre 325 millions de dirhams en 2024 au seul titre de la prise en charge de la masse salariale et des cotisations sociales — sans compter les 35 millions de dirhams d’aide forfaitaire, le soutien à la presse partisane ou les aides à l’impression et à l’édition versées la même année. En quatre ans, l’enveloppe consacrée à la survie financière du secteur a donc au moins doublé.
Mais ces chiffres restent globaux. La page du ministère spécifiquement dédiée à la publication des bénéficiaires de l’aide à la presse écrite ne propose, à ce jour, que des documents datant de 2016 pour la presse électronique et de 2011-2012 pour la presse écrite. Aucune liste nominative détaillant qui a reçu quoi n’a été rendue publique depuis près d’une décennie — alors que la loi 88.13 de 2016 fait justement de l’aide publique à la presse une obligation légale de transparence, et que le ministère s’était engagé dès 2013 à publier chaque année le montant et la liste des bénéficiaires. Autrement dit : la période où l’aide de l’État à la presse a été multipliée par vingt est exactement celle où le détail de sa répartition a cessé d’être public.
Alors que s’ouvre aujourd’hui le dépôt des candidatures au Conseil national de la presse, jisr.media demande au ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication de publier, à l’occasion de ce renouvellement institutionnel, la liste actualisée et détaillée des bénéficiaires de l’aide publique à la presse depuis 2020 — montants par titre et par entreprise. Il s’agit de fonds publics ; leur traçabilité ne devrait pas dépendre du bon vouloir administratif, surtout au moment où la profession renouvelle l’instance censée incarner son indépendance.
Cette échéance électorale s’inscrit elle-même dans un calendrier institutionnel plus large — et pas seulement celui de la presse. Un prochain article reviendra sur une tendance plus générale qui traverse plusieurs corps professionnels marocains ces derniers mois : celle d’un gouvernement qui fait adopter, les uns après les autres, des textes contestés par les professions directement concernées.


