Note de lecture : ce que le témoignage d’Ahmed Talibi El Massoudi révèle sur l’envers de la solidarité maghrébine
Entre les deux premiers volets de cette série — l’âge d’or de la solidarité maghrébine avant 1955, puis les fractures nées des frontières héritées — un témoignage vient combler une zone d’ombre trop souvent ignorée : celui d’Ahmed Talibi El Massoudi, militant marocain de gauche, ancien réfugié politique et compagnon de route de la figure historique de l’opposition, le Fqih Mohamed Basri.
Un parcours d’exil au cœur du “Choix révolutionnaire”
Après l’échec des tentatives insurrectionnelles de mars 1973 contre le régime de Hassan II, une partie de la gauche radicale marocaine se réorganise dans la clandestinité et l’exil, donnant naissance au mouvement “Al-Ikhtiar Ath-Thawri” (le Choix révolutionnaire). Ahmed Talibi El Massoudi en fut l’un des membres actifs, aux côtés du Fqih Basri — condamné à mort par contumace à plusieurs reprises par la justice marocaine, et qui ne rentrera au pays qu’en 1996, après trente ans d’exil.
Le parcours de Talibi El Massoudi passe précisément par l’Algérie, puis par la Libye, avant de s’achever à Paris. Il a consigné cette expérience dans plusieurs ouvrages de mémoires : “الأسرار من محلها” (Les secrets révélés, en trois tomes, dont le troisième s’intitule “Paris… la face cachée”), et un livre consacré spécifiquement à l’épisode algérien, “الجزائر، حكاية عشق” (Algérie, récit de passion). Une source proche de l’auteur, citée lors de l’annonce de sa parution, le décrit comme rempli de révélations sur la vie des compagnons du Fqih Basri en Algérie durant les “années de plomb”.
Une hospitalité réelle, mais qui n’était pas sans conditions
Le cas de Talibi El Massoudi illustre concrètement ce que cette série a déjà documenté de façon plus abstraite : l’Algérie a longtemps servi de terre d’asile à l’opposition marocaine, qu’elle soit nationaliste dans les années 1950 ou de gauche radicale dans les années 1960-1970. Cette continuité mérite d’être soulignée — elle prolonge, sur une autre génération et un autre registre idéologique, la solidarité déjà décrite dans le premier épisode de cette série.
Mais cette hospitalité, à en croire les échos disponibles sur le contenu du livre, n’était pas inconditionnelle. Il faut ici distinguer, avec la prudence qui s’impose, deux niveaux de faits :
Un fait solidement établi, distinct du cas personnel de l’auteur mais éclairant sur le climat de l’époque : lorsque la crise du Sahara éclate à l’automne 1975, les autorités algériennes procèdent à l’expulsion forcée de près de 45 000 résidents marocains installés en Algérie, dépossédés de leurs biens en quelques jours, dans un épisode resté connu sous le nom de “Marche noire” — en miroir de la Marche verte marocaine. Des familles installées depuis des décennies, sans lien avec la politique, se sont retrouvées du jour au lendemain jetées à la frontière. Cet épisode, aujourd’hui documenté par une association de victimes qui a porté plainte devant la Cour internationale de justice en 2015, montre que le tournant de 1975 n’a épargné ni militants ni civils.
Un élément que jisr.media est aujourd’hui en mesure de confirmer directement : le fondateur de jisr.media a rencontré l’auteur — avant même la création du média, en 2024 — qui lui a dédicacé son ouvrage et confirmé de vive voix son arrestation et son emprisonnement sans procès à Alger. Ce témoignage de première main vient corroborer ce que la thèse évoquée plus haut laissait entendre : au moins dans le cas de Talibi El Massoudi, l’hospitalité algérienne envers l’opposition marocaine a connu une rupture nette, se soldant par une détention arbitraire.
Une entrevue avec l’auteur est en préparation à l’occasion de cette série d’articles, qui permettra d’apporter le récit détaillé de cet épisode, dans ses propres mots.
Ce que cette nuance apporte à notre série
Loin d’affaiblir la thèse de cette série, ce témoignage l’enrichit d’une complexité nécessaire. La solidarité maghrébine d’avant 1955 n’était pas un absolu intemporel : elle a connu, elle aussi, ses limites, précisément là où les intérêts nationaux — même chez des opposants au pouvoir en place — entraient en tension avec les calculs géopolitiques de l’État d’accueil. Le paradoxe est frappant : un homme qui avait tout sacrifié pour combattre son propre régime s’est retrouvé emprisonné sans procès par ceux qui l’avaient accueilli, non pour son radicalisme politique, mais pour son nationalisme persistant sur une question territoriale.
C’est précisément ce type de nuance — l’histoire n’est jamais un récit à sens unique — que le deuxième épisode de cette série, consacré aux fractures post-indépendance, invite à garder en tête.





