Non-dits algéro-marocains (4/4) : les diasporas, artisanes d’un Grand Maghreb des peuples
Frontière fermée depuis 2021, dossier du Sahara qui s’enlise, rhétoriques de rupture qui se succèdent : à première vue, rien ne semble annoncer un rapprochement entre Rabat et Alger. Et pourtant, cette série a montré, dans ses trois premiers volets, que cette rivalité n’a rien d’une fatalité historique. Avant 1955, les nationalistes marocains et algériens se battaient côte à côte, portés par un même idéal maghrébin. Les fractures qui ont suivi les indépendances doivent, elles, davantage aux frontières héritées de l’ère coloniale et aux intérêts extérieurs qu’à une hostilité profonde entre les deux peuples. Et d’autres peuples, ailleurs dans le monde, sortis de conflits autrement plus meurtriers, ont déjà montré qu’une réconciliation durable pouvait naître de l’initiative citoyenne, sans attendre l’accord des États.
Ce dernier épisode se tourne résolument vers l’avenir — et vers celles et ceux qui, aujourd’hui, incarnent peut-être le mieux la possibilité de conjuguer cet héritage local et ces précédents internationaux : les diasporas maghrébines.
Un lien que les États n’ont jamais réussi à rompre
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le sort d’une frontière terrestre fermée depuis plus de trois décennies : elle n’a jamais empêché les diasporas marocaine et algérienne, à Paris, Montréal, Bruxelles ou Amsterdam, de vivre côte à côte, de travailler ensemble, de se marier entre elles, de fréquenter les mêmes mosquées, les mêmes commerces, les mêmes associations de quartier. Ce que la diplomatie d’État n’a pas réussi à préserver — le lien fraternel de la génération de 1947 — les diasporas l’ont, à leur échelle, largement maintenu en vie, souvent sans même y penser comme à un acte politique.
C’est précisément cette normalité vécue au quotidien, loin des postures officielles, qui constitue la ressource la plus précieuse pour l’avenir des relations maghrébines. Les diasporas n’ont pas à “réconcilier” deux peuples qui, dans leur vie de tous les jours à l’étranger, n’ont jamais cessé de considérer l’autre comme un frère.
Un rôle à assumer pleinement, à l’instar de leurs aînés
La génération des années 1950 a montré la voie : Le Caire comme quartier général commun, le Comité de Libération du Maghreb arabe de 1947, les camps partagés, la solidarité armée. Rien de tout cela n’était le fruit d’une diplomatie officielle — c’était l’initiative d’hommes qui avaient compris que leur destin était lié, indépendamment des calculs de leurs futurs États respectifs.
Les diasporas maghrébines d’aujourd’hui disposent d’atouts que cette génération n’avait pas : des plateformes médiatiques, des réseaux professionnels transnationaux, une double culture qui leur permet de dialoguer avec les deux rives sans les œillères des postures nationales, et une jeunesse souvent moins prisonnière des rancœurs historiques que les générations qui ont vécu directement les ruptures diplomatiques. À elles de transformer cet héritage silencieux en une contribution active : associations culturelles communes, initiatives économiques transnationales, espaces médiatiques — comme celui-ci — qui refusent de reproduire les lignes de fracture officielles.
D’abord, nommer ce qui empoisonne le débat
Avant de parler de solutions, il faut nommer un obstacle qui prospère trop souvent dans le silence : les voix qui, des deux côtés de la frontière, entretiennent la haine par ignorance ou par calcul. Sur les réseaux sociaux comme dans certains médias, un discours de rejet mutuel s’est banalisé, alimenté par une méconnaissance profonde de l’histoire commune que cette série a tenté de rappeler, et parfois relayé sciemment par des acteurs qui trouvent un intérêt politique ou économique à la persistance de cette hostilité. Ce discours ne mérite ni complaisance ni relais : il doit être combattu avec la même énergie que celle consacrée à documenter les faits historiques, car il travestit une rivalité d’État en haine des peuples — deux choses qui n’ont jamais coïncidé.
Des pistes concrètes pour sortir de l’impasse
Rappeler l’histoire ne suffit pas ; il faut aussi esquisser un chemin. Trois leviers semblent, à ce stade, incontournables.
La réouverture des frontières terrestres, d’abord, comme condition minimale et symbolique d’un dégel. Une frontière fermée depuis plus de trois décennies n’a jamais empêché la fraternité vécue par les diasporas à l’étranger — elle n’a fait que priver les populations restées sur place de ce même contact quotidien, au prix d’un isolement économique et humain que les deux peuples payent, chacun de son côté.
L’intégration économique complémentaire, ensuite, plutôt que la concurrence stérile. Le Maroc et l’Algérie disposent de ressources et de savoir-faire largement complémentaires — énergie, agriculture, industrie, logistique — que l’Union du Maghreb Arabe avait, sur le papier, vocation à mettre en synergie dès 1989, sans jamais y parvenir faute de volonté politique. Une région qui coopère au lieu de se tourner le dos économiquement gagne en poids face à des partenaires extérieurs qui, eux, n’ont pas intérêt à voir émerger un bloc maghrébin uni et donc moins dépendant.
L’instauration d’un climat démocratique dans l’ensemble de la région, enfin — y compris dans les territoires du Sud marocain et les régions orientales longtemps disputées. Une région où les populations, partout, disposent d’une voix réelle dans les décisions qui les concernent directement offre un terrain bien plus favorable à l’apaisement durable qu’une région où les tensions territoriales servent de justification à la fermeture politique. Ce n’est pas un hasard si les dossiers les plus bloqués de la région coïncident souvent avec les espaces où les populations locales sont le moins associées aux choix qui façonnent leur avenir.
Il serait naïf de penser que ce rapprochement ne rencontrera aucune résistance. Le dossier du Sahara, en particulier, continue d’être instrumentalisé par des puissances extérieures dont l’intérêt stratégique n’est pas nécessairement celui des deux peuples maghrébins. La France elle-même, dont cette série a interrogé le rôle historique dans le tracé des frontières héritées, conserve aujourd’hui des intérêts économiques et diplomatiques dans la région qui ne coïncident pas toujours avec ceux d’un Maghreb uni et apaisé — un Maghreb uni négocierait sans doute d’égal à égal avec ses anciens partenaires, plutôt que dans la logique de division qui a longtemps prévalu.
Ce constat n’appelle ni au ressentiment ni au repli, mais à la lucidité : un Grand Maghreb des peuples ne se construira pas en attendant la bienveillance des anciens colonisateurs, mais en s’appuyant sur ce qui a toujours existé, indépendamment d’eux — la fraternité vécue, la mémoire commune, et la volonté des diasporas de ne plus se laisser enfermer dans des lignes de fracture qu’elles n’ont pas choisies.
Ce que cette série retient
Cette série en quatre volets n’a pas cherché à nier les tensions réelles qui existent aujourd’hui entre Rabat et Alger. Elle a voulu rappeler, à partir de faits documentés, que ces tensions ne sont ni éternelles ni inévitables — qu’elles ont une histoire, des causes identifiables, et donc, potentiellement, une issue. Ce que des nationalistes ont su construire dans les pires conditions, en pleine occupation coloniale, une génération de citoyens maghrébins vivant aujourd’hui à travers le monde peut, à sa mesure, contribuer à le reconstruire.
Ce que cette histoire enseigne, au fond, tient en une conviction simple : l’intelligence collective des peuples maghrébins — leur capacité à penser ensemble leur avenir, par-delà les calculs d’État et les ingérences extérieures — vaut mieux que n’importe quel arbitrage venu de l’extérieur. Le vivre-ensemble dans la paix et la prospérité n’est pas un slogan creux ; c’est très concrètement ce que plusieurs générations de Maghrébins ont déjà pratiqué, dans l’exil, dans la lutte, et aujourd’hui dans la diaspora. Il reste à le faire advenir aussi chez soi, en toute indépendance vis-à-vis des puissances qui ont colonisé la région et qui, souvent, conservent un intérêt tranquille à ce que rien ne change.
L’espoir, ici, n’est pas une posture rhétorique. Il repose sur un fait vérifiable : la solidarité maghrébine a déjà existé, elle a déjà porté ses fruits, et rien n’indique qu’elle soit devenue impossible — sinon la résignation de ceux qui ont cessé d’y croire.





