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Gangs de rue : le recrutement se fait maintenant en ligne, et vise aussi les jeunes filles

Deuxième volet du dossier jisr.media sur le recrutement des jeunes par les gangs de rue au Québec : Instagram, Snapchat et messageries chiffrées ont remplacé la sortie d'école, les jeunes filles sont ciblées par une logique de séduction distincte, et le projet de loi fédéral C-34 promet d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans — sans garantie d'efficacité.

Gangs de rue : le recrutement se fait maintenant en ligne, et vise aussi les jeunes filles

Gangs de rue : le recrutement se fait maintenant en ligne, et vise aussi les jeunes filles

Deuxième volet du dossier jisr.media sur le recrutement des jeunes par les gangs de rue au Québec

Par Abdesselam Mejlaoui, avec la collaboration du Dr Mohamed Loutfi, sociologue


Le premier volet de ce dossier s’est arrêté sur la méfiance des familles envers les institutions censées les protéger. Ce deuxième texte s’attarde sur un changement plus discret, mais tout aussi déterminant : la manière dont les gangs recrutent aujourd’hui ne ressemble plus à celle d’il y a dix ans.

Un recrutement qui a migré vers les réseaux sociaux

Les gangs de rue n’attendent plus les jeunes à la sortie de l’école ou au coin de la rue. Ils les approchent directement sur Instagram, Snapchat ou dans des parties de jeux vidéo en ligne, avant de faire migrer la conversation vers des messageries chiffrées comme Telegram ou Signal, où les ententes se scellent à l’aide de numéros virtuels difficiles à tracer pour les enquêteurs.

Le format a lui aussi changé. Il ne s’agit plus toujours d’une adhésion durable à un gang, mais de plus en plus de « jobs » ponctuelles proposées comme des petites annonces : quelques milliers de dollars pour incendier un commerce, voler un véhicule ou commettre une fraude. La Presse a documenté le cas de jeunes sans aucun dossier criminel préalable, recrutés pour une seule mission rémunérée avant de disparaître du radar policier. Une intervenante de Rivière-des-Prairies citée par Radio-Canada résume le calcul que font certains adolescents désabusés par leurs échecs répétés à trouver un emploi légal : faute de se sentir capables de réussir autrement, ils se tournent vers ce qu’ils perçoivent comme leur seule option.

Une étude de l’Université de Montréal, publiée en janvier 2025, ajoute une dimension moins connue : les réseaux sociaux servent aussi de vitrine de recrutement indirect, notamment via la musique. Des artistes de rap ou de hip-hop, membres autoproclamés de gangs, utilisent leurs comptes pour bâtir une crédibilité de rue qui attire ensuite de jeunes admirateurs.

Les jeunes filles, ciblées différemment

Ce dossier ne peut pas ignorer un angle trop souvent traité à part : le recrutement des jeunes filles, qui suit une logique distincte de celle des garçons. Plusieurs intervenants de terrain documentent une approche fondée sur la séduction, parfois désignée par le terme « loverboy » : un jeune homme comble d’abord une adolescente de gratifications affectives et matérielles, l’intègre à un cercle de fêtes où l’alcool et la drogue circulent librement, jusqu’à ce qu’elle devienne amoureuse de lui — un attachement que les gangs exploitent ensuite pour l’amener vers l’exploitation sexuelle.

Le phénomène n’est pas marginal. En Montérégie seulement, des intervenantes du projet Mobilis évaluent qu’environ 125 filles sont aux prises avec différents degrés de prostitution juvénile chaque année. Une intervenante du Calacs de Saguenay observe une hausse marquée du proxénétisme en ligne à l’échelle de tout le Québec, les jeunes filles étant recrutées directement sur les réseaux sociaux puis présentées à un mode de vie décrit comme glamour et lucratif. Un rapport interministériel avait déjà identifié, il y a plus de dix ans, les centres jeunesse comme des lieux privilégiés de recrutement de mineures — un constat que les intervenants du terrain jugent toujours d’actualité.

Le Québec a lancé en mars 2025 une plateforme provinciale, Ensemble Québec, qui centralise les ressources de plus de 90 organismes de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs — un signe que l’ampleur du problème est reconnue institutionnellement, même si elle demeure peu associée, dans le débat public, au dossier plus large du recrutement par les gangs.

Ottawa referme (partiellement) la porte des réseaux sociaux aux mineurs

Puisque ce dossier documente un recrutement qui passe presque entièrement par les plateformes numériques, une mesure fédérale récente mérite d’être posée en contrepoint : le projet de loi C-34, déposé en juin 2026 par le ministre Marc Miller, propose d’interdire l’accès aux réseaux sociaux — Meta (Facebook, Instagram) au premier chef, mais aussi TikTok et d’autres plateformes majeures — aux jeunes de moins de 16 ans, en s’inspirant d’une loi similaire entrée en vigueur en Australie en décembre 2025.

Le texte n’est toutefois pas encore adopté, et sa portée réelle reste à préciser — au moment d’écrire ces lignes, aucune interdiction d’âge pour les réseaux sociaux n’est en vigueur nulle part au Canada. Au Québec, une commission parlementaire multipartite a recommandé, en mai 2025, d’interdire les comptes de réseaux sociaux aux moins de 14 ans sans consentement parental — un seuil plus bas que celui proposé par Ottawa — mais il s’agit d’une recommandation, pas d’une loi adoptée. Le gouvernement québécois a en revanche déjà mis en œuvre une mesure connexe, l’extension de l’interdiction des cellulaires à l’ensemble des terrains d’école primaire et secondaire. En Ontario, aucune mesure provinciale équivalente sur l’âge d’accès aux réseaux sociaux n’a été recensée à ce jour.

La loi fédérale prévoirait par ailleurs une échappatoire : une plateforme pourrait obtenir une exemption si elle démontre avoir mis en place des mesures de sûreté jugées suffisantes par une nouvelle Commission canadienne de la sécurité numérique, dont la création est elle-même prévue par le projet de loi. Des experts cités le 17 août par La Presse — dont Michael Karanicolas, professeur de droit à l’Université Dalhousie — anticipent déjà une contestation constitutionnelle « presque inévitable », faute de déclaration relative à la Charte publiée à ce jour. Un précédent frais donne du poids à cette hypothèse : le Conseil constitutionnel français a invalidé, le 14 août 2026, l’interdiction française des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, jugée trop large et attentatoire à la liberté d’expression. L’expérience australienne, elle, montre des angles morts bien documentés par l’eSafety Commissioner : selon son propre rapport de conformité de juillet 2026, plus de 80 % des jeunes concernés continuent d’utiliser les réseaux sociaux malgré l’interdiction (VPN, fausse déclaration d’âge, contournement des vérifications).

Pour ce dossier, la question posée par C-34 est directe : si le recrutement des mineurs par les gangs passe essentiellement par Instagram, Snapchat et les messageries chiffrées, une interdiction d’accès avant 16 ans changerait-elle quelque chose au phénomène documenté plus haut — ou les mêmes jeunes, et les mêmes recruteurs, se retrouveraient-ils simplement ailleurs ? jisr.media suivra l’évolution de ce projet de loi comme un volet à part entière de ce dossier.

Un miroir à interroger : qu’en est-il au Maroc ?

Une question mérite d’être posée sans détour, dans une perspective qui intéresse directement le lectorat de jisr.media : les jeunes désœuvrés sont-ils exposés au même type de recrutement criminel au Maroc, notamment dans des villes touristiques comme Marrakech, Tanger ou Tétouan ?

Le terreau structurel existe. Selon le rapport du Haut-Commissariat au Plan (HCP), réalisé en partenariat avec l’Organisation internationale du travail et l’Union européenne et présenté à Rabat le 14 avril 2026, 2,9 millions de jeunes Marocains de 15 à 29 ans — soit un taux de 33,6 %, près d’un sur trois — ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation (NEET). Le rapport révèle des fractures profondes derrière ce chiffre global : près de 72 % des NEET sont des femmes, et près de trois sur quatre n’ont aucun diplôme qualifiant.

Mais la forme que prend l’exposition au risque diffère nettement de ce qui se passe au Québec. Dans les grandes villes touristiques marocaines, le phénomène le mieux documenté n’est pas le gangstérisme organisé recrutant des mineurs pour des crimes violents, mais une économie informelle de la petite délinquance : le « faux guide », souvent un adolescent ou un jeune chômeur issu d’un quartier défavorisé, qui aborde les touristes de force à Marrakech, Fès, Tanger ou Agadir pour leur soutirer de l’argent contre un service non sollicité. Les autorités marocaines mènent régulièrement des campagnes contre ce phénomène, allant jusqu’à confisquer les motos utilisées pour suivre les autocars de touristes — un signe qu’il reste bien vivant malgré les interventions répétées.

Le crime organisé marocain existe bel et bien, mais sa manifestation la plus documentée est tournée vers l’extérieur : réseaux de trafic de drogue transnationaux, souvent portés par des binationaux marocains basés en Europe (France, Belgique, Pays-Bas), plutôt que par un recrutement de rue visant systématiquement des mineurs marocains sur le territoire national.

Le parallèle avec le Québec n’est donc pas un décalque, mais une question de fond légitime pour ce dossier : dans les deux cas, une jeunesse nombreuse, désœuvrée et sans perspective claire d’insertion devient une population vulnérable — vulnérable à des formes d’exploitation différentes selon le contexte économique et sécuritaire local, mais vulnérable tout de même. jisr.media approfondira cette comparaison dans un prochain volet, avec la collaboration du Dr Mohamed Loutfi.


Vous êtes une famille, un intervenant ou une association concernés par ce dossier et souhaitez témoigner, sous couvert d’anonymat si nécessaire ? Contactez la rédaction de jisr.media.

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