Un chiffre a circulé partout cette année : selon le Fonds monétaire international, 40 % des emplois dans le monde seront touchés, d’une manière ou d’une autre, par l’intelligence artificielle. De quoi inquiéter tout le monde, des jeunes diplômés de Montréal aux fonctionnaires de Casablanca. Mais ce chiffre cache une réalité plus dérangeante : l’IA ne va pas bouleverser le travail de la même façon partout. Pour certains pays, c’est une occasion de gagner en productivité et en richesse. Pour d’autres, c’est le risque de rester, une fois de plus, à la remorque des grandes puissances technologiques.
Un même choc, des effets très inégaux
Le FMI est clair sur ce point : les gains de croissance liés à l’IA dans les économies avancées pourraient être deux fois plus élevés que dans les pays à faible revenu. Ce n’est pas qu’une question de richesse de départ — c’est que les pays riches possèdent déjà les compétences numériques, les infrastructures et les entreprises capables de transformer l’IA en productivité, pendant que les pays pauvres n’ont souvent ni l’un ni l’autre.
L’Organisation internationale du travail, de son côté, prévient que la stabilité apparente du marché de l’emploi mondial cache une pénurie chronique de travail décent : près de 300 millions de personnes vivent encore avec moins de 3 dollars par jour, et l’informalité devrait continuer de progresser, avec 2,1 milliards de travailleurs concernés. L’IA et l’automatisation, avertit l’OIT, risquent d’aggraver cette fragilité — pas seulement pour les métiers peu qualifiés, mais aussi pour les jeunes diplômés qui cherchent leur premier emploi qualifié, y compris dans les pays riches.
Le vrai fossé, ce n’est pas l’emploi : c’est l’électricité et les centres de données
Avant même de parler d’emplois créés ou détruits, il faut regarder qui possède réellement l’IA. Et là, l’écart est spectaculaire. Les États-Unis à eux seuls hébergent plus de 5 000 centres de données — dix fois plus que n’importe quel autre pays au monde — et concentrent environ 87 % des exportations mondiales de services cloud. L’Afrique, qui représente 18 % de la population mondiale, ne pèse pas plus de 1 % de la capacité mondiale de centres de données. L’Inde, elle, devrait devoir doubler sa capacité informatique rien que pour répondre à sa propre demande intérieure.
Concrètement, cela veut dire que la grande majorité des pays du Sud global n’a pas les moyens de développer sa propre intelligence artificielle de bout en bout — puissance de calcul, données, modèles. Ils dépendent des infrastructures américaines, chinoises ou européennes pour à peu près tout, ce qui transforme une dépendance technologique en dépendance à la fois commerciale et géopolitique. Microsoft a annoncé plus de 8 milliards de dollars d’investissement dans des centres de données destinés au Sud global sur son dernier exercice — un geste bienvenu, mais qui illustre bien le rapport de force : ce sont les géants du Nord qui décident où, quand et à quelles conditions le Sud accède à cette technologie.
Le travail invisible qui fait tourner l’IA des autres
Il y a une dimension encore moins visible de cette dépendance : une partie du Sud global ne se contente pas de subir l’IA — elle l’alimente, souvent dans des conditions précaires. Au Kenya, des milliers de travailleurs trient, étiquettent et « annotent » à la main les immenses quantités de données nécessaires à l’entraînement des modèles occidentaux — un travail répétitif, parfois psychologiquement éprouvant (modération de contenus violents ou choquants), payé à bas coût. Le gouvernement kényan a dû rédiger cet été de nouvelles règles pour encadrer ce secteur : salaire minimum, accès à un suivi de santé mentale, protections contre les contenus les plus nocifs. Un signe que ce travail, essentiel au fonctionnement de l’IA mondiale, restait jusqu’ici largement dans l’angle mort des régulations.
C’est là tout le paradoxe : le Sud global participe activement à construire l’intelligence artificielle, mais rarement aux conditions ni aux bénéfices qu’il mérite.
Le Maroc refuse de rester simple spectateur
Face à ce risque de dépendance, le Maroc a choisi de ne pas attendre. Le Royaume prépare le lancement officiel de sa feuille de route nationale « Maroc IA 2030 », avec l’ambition de devenir un hub régional de l’intelligence artificielle en Afrique et dans le monde arabe. Les objectifs affichés : une valeur ajoutée de 100 milliards de dirhams et 50 000 emplois directs et indirects créés d’ici 2030, avec un budget de 11 milliards de dirhams déjà engagé entre 2024 et 2026.
Plusieurs choix, dans cette stratégie, visent directement la dépendance technologique évoquée plus haut : le déploiement d’instituts de formation JAZARI dans les douze régions du Royaume, l’ambition de former 100 000 talents numériques par an d’ici 2030, un laboratoire conjoint avec la start-up française Mistral AI, et surtout le développement de modèles d’IA en arabe, en darija et en amazighe — une manière concrète de ne pas se contenter d’utiliser une IA pensée par et pour d’autres langues, d’autres cultures.
Dépendance ou opportunité ? La question reste ouverte
Rien ne garantit que ces ambitions marocaines, ni celles d’autres pays du Sud global engagés dans la même course, suffiront à combler un écart d’infrastructure aussi massif que celui documenté plus haut. Mais elles montrent au moins une chose : la fracture entre pays qui possèdent l’IA et pays qui la subissent n’est pas une fatalité géographique — c’est une question de choix politiques, d’investissement dans la formation, et de refus de rester un simple fournisseur de données bon marché pour les modèles des autres.
Un regard personnel
Au début des années 80, jeune ingénieur en informatique, je manipulais encore des cartes perforées devant de gigantesques machines IBM, puis j’ai vu naître les premiers PC avec leurs 16 ko de RAM, et nous avions la conviction d’être les dieux de la technologie. Aujourd’hui, à l’ère de l’IA où une grande partie du travail des programmeurs est déjà assurée par des agents artificiels dont nous redoutons parfois de perdre le contrôle, je reste pourtant persuadé que, si nous la guidons avec sagesse et sens de la responsabilité, cette nouvelle puissance peut devenir un formidable espoir pour l’humanité plutôt qu’une menace.
Et vous ?
Vous travaillez dans la tech, au Maroc ou à l’étranger, et l’IA a déjà changé votre métier — en bien ou en mal ? Vous avez un regard différent sur la place que le Maroc et l’Afrique devraient occuper dans cette course mondiale à l’intelligence artificielle ? Partagez votre expérience en commentaire ou écrivez-nous.
Abdesselam Mejlaoui, fondateur de Jisr.media

