Pour certains enfants de Marocains résidant à l’étranger, la darija s’efface progressivement au profit de la langue du pays d’accueil. D’autres familles tentent, au contraire, de la préserver comme un lien essentiel avec leurs origines.
Quand la darija s’efface
Bouchra, une Française d’origine marocaine interrogée par Jisr, comprend encore la plupart des conversations en darija, mais peine à répondre. Son vocabulaire s’est réduit au fil des années, notamment parce qu’elle se rend rarement au Maroc.
Née à Taza, elle a quitté le Maroc pour la France pendant son enfance, sans parler français. L’école, puis les échanges quotidiens, ont progressivement installé le français dans sa vie. À la maison, la darija a d’abord résisté, avant de céder elle aussi du terrain.
Bouchra vit aujourd’hui avec son mari français d’origine algérienne. Le couple parle français à la maison. Leurs enfants connaissent peut-être quelques mots de darija, mais ils ne peuvent ni tenir une conversation, ni comprendre la langue couramment.
Quand elle résiste
Amanar, un Marocain originaire de Guelmim, raconte une expérience différente. Né et élevé en Espagne, puis installé aux Pays-Bas avant de partir vivre en Albanie, il parle couramment la darija, le hassani et l’amazighe.
« Je ne m’imagine pas oublier la darija. Elle fait partie de mon identité », explique Amanar. Il affirme vouloir la transmettre à ses futurs enfants, quelle que soit la nationalité de leur mère, afin qu’ils connaissent leurs origines, d’où ils viennent et qui ils sont.
Un phénomène qui dépasse la diaspora
La transmission ne dépend toutefois pas seulement des familles installées à l’étranger. Au Maroc aussi, une partie des jeunes privilégie désormais le français ou l’anglais dans ses échanges. Lorsque les enfants de la diaspora reviennent au pays, certains proches préfèrent pratiquer avec eux une langue étrangère plutôt que leur apprendre la darija.
La situation n’est pourtant pas irréversible. De nombreux enfants de la diaspora comprennent encore la darija, même lorsqu’ils hésitent à la parler. Certains souhaitent aussi l’apprendre ou améliorer leur niveau pour communiquer avec leurs grands-parents, suivre les conversations familiales, et renforcer leur lien avec le Maroc.
Une responsabilité partagée
La responsabilité de cette transmission ne peut toutefois pas reposer uniquement sur les familles. Les médias, les intellectuels, les artistes et les créateurs de contenu peuvent rendre la darija plus accessible et attractive auprès des jeunes Marocains du monde, notamment à travers les films, la musique, les podcasts, les livres et les contenus numériques.
Les pouvoirs publics marocains présents dans les pays d’accueil ont également un rôle à jouer. Les consulats, les centres culturels, et les institutions chargées des Marocains du monde peuvent mobiliser davantage de ressources humaines et matérielles, proposer des cours adaptés, et soutenir des activités culturelles qui rapprochent les jeunes de la langue et de la société marocaines.
La transmission de la darija ne peut pas dépendre uniquement de l’enseignement religieux. Elle doit aussi passer par la culture, la création, la vie quotidienne, et des méthodes adaptées aux nouvelles générations. La darija restera vivante parmi les enfants des Marocains du monde si le Maroc parvient à leur donner non seulement les moyens de l’apprendre, mais aussi l’envie de la parler.
Yakout Ait Seghrouchen — collaboration spéciale pour Jisr.media



