Photo de couverture : à gauche, des travailleurs marocains manifestent à La Haye contre la baisse des aides sociales (Koen Suyk / Anefo, Nationaal Archief, domaine public CC0) ; à droite, Kamal Oudrhiri (photo NASA/JPL-Caltech).
Il y a quelque chose d’obscène dans la coïncidence des calendriers.
À quelques jours de la Journée nationale du migrant, célébrée le 10 août, plusieurs pays d’Europe voient leurs partis de droite et d’extrême droite grimper dans les sondages sur un seul mot d’ordre : moins d’immigrés — un discours que des formations se réclamant pourtant du centre gauche reprennent elles aussi, de plus en plus ouvertement, par pur calcul électoraliste.
Pendant ce temps, à quelques milliers de kilomètres, des laboratoires de la NASA, des universités américaines et des centres de recherche canadiens continuent de recruter, de décorer et de citer en exemple des chercheurs venus du même Maroc que ces partis voudraient fermer à double tour.
Le contraste n’est pas nouveau. Mais il mérite d’être nommé, une fois par an au moins, avec des noms et des visages.
Ceux qu’on s’arrache
Il y a d’abord ceux qu’on courtise.
Khalil Amine, chimiste des matériaux, professeur à l’Université de Chicago, vient d’être élu à la prestigieuse National Academy of Engineering des États-Unis pour ses travaux sur les batteries — plus de 200 brevets, plus de deux décennies comme chercheur le plus cité au monde dans son domaine.
Photo : Vasily Gureev / The Global Energy Association, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.
Avant lui, Rachid Yazami, pionnier de l’anode en graphite qui équipe aujourd’hui la quasi-totalité des batteries lithium-ion de la planète, avait été accueilli comme visiting scholar à Caltech après une carrière au CNRS.
Photo : RudolfSimon, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0.
Dans l’intelligence artificielle, Kaoutar El Maghraoui, chercheuse principale à IBM Research AI et enseignante à l’Université Columbia, a dirigé des projets stratégiques autour de la technologie cognitive Watson et compte parmi les figures récompensées de son domaine.
Il y a ceux qu’on envoie dans l’espace, ou presque.
Kamal Oudrhiri, natif de Fès, est entré à la NASA en 1993 ; il a guidé les communications des missions Curiosity et Cassini et dirige, depuis la Station spatiale internationale, le tout premier laboratoire de physique quantique déployé en orbite.
Photo : NASA/JPL-Caltech.
À ses côtés, à Pasadena, une nouvelle génération. Oumaima Lamaakel, postdoctorante au Jet Propulsion Laboratory, travaille sur les nuages et le climat.
Photo : NASA/JPL-Caltech.
Meriem El Yajouri est devenue la première Marocaine du Space Telescope Science Institute.
Asmaa Boujibar, passée par la NASA, poursuit désormais ses recherches sur la formation des planètes.
Il y a ceux qu’on installe à la tête de laboratoires.
Jamal Chaouki, né dans un quartier populaire de Casablanca, dirige à Polytechnique Montréal l’un des centres de référence mondiale en génie des procédés.
Abdellatif Chenite, formé entre Rabat, Bordeaux et Nancy avant de décrocher son doctorat à l’Université de Montréal, a inventé un hydrogel injectable à base de chitosane, à l’origine d’un produit destiné à la régénération du cartilage articulaire, aujourd’hui cité dans toute la littérature scientifique du domaine — une poignée de brevets qui portent sa signature.
Photo fournie par Abdellatif Chenite.
Soulaymane Kachani occupe un poste de vice-provost à l’Université Columbia.
Rajaâ Cherkaoui El Moursli pilote, depuis Rabat, l’équipe marocaine de la collaboration internationale qui a mis en évidence le boson de Higgs au CERN.
Et Kaoutar Hafidi, physicienne nucléaire, dirige depuis 2017 la Division de la physique et de l’ingénierie du Laboratoire national d’Argonne, aux États-Unis — première femme, et première Africaine, à ce poste.
Cette liste, volontairement centrée ici sur les sciences, est loin d’être exhaustive — elle ne dit rien des noms marocains qui brillent tout autant en littérature, en art, dans le sport ou en cuisine, à travers le monde.
Mais le mécanisme qu’elle illustre est le même partout : quand il s’agit de cerveaux — ou de talents, tout court —, les portes s’ouvrent, les prix pleuvent, les nationalités s’accordent, les tapis rouges se déroulent.
Le même pays, un autre accueil
Mais ces mêmes sociétés qui décorent leurs scientifiques marocains n’ont pas de mots plus doux, dans d’autres discours, pour les ouvriers, les aides-soignantes ou les chauffeurs venus du même pays.
Ce sont pourtant, très largement, des travailleurs marocains qui ont participé à bâtir des pans entiers de l’économie belge, néerlandaise ou française dans les décennies d’après-guerre — mines, usines, chantiers — recrutés activement par des accords de main-d’œuvre que ces mêmes États avaient eux-mêmes négociés.
Soixante ans plus tard, ce sont en partie leurs enfants et petits-enfants que des partis de droite et d’extrême droite en pleine ascension électorale désignent comme un problème à régler — et que même certaines formations de centre gauche, par calcul électoral plus que par conviction, se mettent à pointer du doigt à leur tour —, sommés dans les discours de campagne de « rentrer chez eux », accusés de peser sur le chômage ou le logement, pendant qu’à quelques kilomètres de là, une université courtise leur cousin ingénieur avec un pont d’or.
Le tri n’est jamais énoncé aussi crûment. Il se fait par la grille du diplôme, du brevet, de la nationalité seconde déjà obtenue, de l’accent qui passe ou qui ne passe pas. Un doctorat de Caltech ouvre une porte que ferme un CAP de métallier. Le même passeport marocain vaut visa accéléré pour l’un, discours de fermeté pour l’autre.
Une seule communauté, une seule dignité
Ce n’est pas une plaidoirie contre l’accueil des talents — le Maroc a tout intérêt à ce que ses chercheurs brillent où qu’ils soient, et FINCOME ou le programme TOKTEN existent précisément pour tenter de reconnecter cette expertise dispersée au pays d’origine. C’est un rappel que la valeur d’un être humain en migration ne devrait pas se mesurer à son utilité immédiate pour l’économie d’accueil.
La Journée nationale du migrant a vocation à célébrer les Marocains du Monde dans leur ensemble — pas seulement ceux dont le CV impressionne un jury Nobel, mais aussi ceux dont les mains ont posé des rails, gardé des malades, nettoyé des bureaux, et dont les enfants aujourd’hui entendent, dans des meetings électoraux, qu’ils sont de trop.
Ce que cela dit des attentes de la diaspora
Ce grand écart — cerveaux courtisés, bras congédiés — n’est pas qu’un problème d’accueil à l’étranger. Il pose, en creux, la question de ce que le Maroc lui-même offre à sa diaspora en retour.
Une communauté qui produit des lauréats de la National Academy of Engineering autant que des générations d’ouvriers ayant bâti l’Europe d’après-guerre ne demande pas seulement à être citée en exemple une fois par an : elle demande à peser, concrètement, dans la gouvernance du pays qu’elle n’a jamais vraiment quitté.
Un vote depuis l’étranger encore hors d’atteinte pour la plupart, une représentation institutionnelle qui reste largement symbolique, des dispositifs de mobilisation des compétences (FINCOME, TOKTEN) dont l’impact réel est difficile à mesurer : c’est là, davantage que dans les hommages protocolaires, que se joue la reconnaissance véritable des Marocains du Monde.
Si la Journée nationale du migrant doit avoir un sens au-delà du symbole, c’est peut-être celui-ci : rappeler qu’une diaspora aussi diverse — dans ses métiers, ses pays d’accueil, ses statuts — ne pourra se sentir pleinement partie prenante du Maroc que le jour où une gouvernance inclusive et une démocratie réellement mobilisatrice lui feront une place à la mesure de sa contribution, cerveaux et bras confondus.
Abdesselam Mejlaoui
Abdesselam Mejlaoui


