Entretien réalisé par Jisr.media. Les propos tenus ici n’engagent que leur auteur — à l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, Jisr.media donne la parole aux différentes forces politiques marocaines qui souhaitent s’exprimer. D’autres entretiens suivront dans les prochaines semaines.
Pour ouvrir cette série, Jisr.media s’est entretenu avec le Dr Ali Boutouala, économiste et figure de la gauche marocaine, sur son double parcours, son regard sur la gestion des affaires publiques et les réformes qu’il juge urgentes.
Dr Ali Boutouala — Économiste de formation, ancien militant du Mouvement 23 Mars, secrétaire national du Parti de l’Avant-Garde Démocratique et Socialiste (PADS), vice-secrétaire national de la Fédération de la Gauche Démocratique (FGD). Intervenant régulier sur les enjeux de gouvernance sociale et sanitaire.
Double identité : économiste et homme politique
Jisr.media — Question 1 : Vous êtes à la fois économiste et acteur politique engagé à gauche depuis le Mouvement 23 Mars. Comment cette double casquette nourrit-elle votre lecture des dossiers économiques ?
Je tiens tout d’abord à saluer ce site pour son accueil, et à saluer l’initiative de sa création, en lui souhaitant davantage de rayonnement et de diffusion. Parmi les paradoxes de mon parcours militant, il y a ce lien précoce et étroit entre mes études d’économie et mon engagement au sein d’une organisation politique de gauche, l’Organisation 23 Mars, en 1972 à Fès — où j’étais venu de Taza pour poursuivre mes études secondaires en première année de baccalauréat sciences économiques, cette filière n’existant pas encore à Taza.
« Cette formation m’a aidé à appréhender et à comprendre la situation du Maroc et du monde, à une époque historique où les mutations économiques et le développement du capitalisme mondialisé ont eu une influence puissante sur la trajectoire des États et des sociétés. »
Jisr.media — Question 2 : Y a-t-il des dossiers où votre analyse d’économiste et votre position politique sont entrées en tension ?
Dans ce contexte, l’effondrement de ce qu’on appelait le camp socialiste, notamment l’Union soviétique, a entrainé une véritable tension entre les mutations économiques et les aspirations politiques des forces de gauche, au milieu des années 1990. J’ai personnellement vécu cette tension, et le débat vif au sein de la commission politique du 4ᵉ Congrès national du Parti de l’Avant-Garde Démocratique et Socialiste, fin décembre 1993, en a été un reflet particulièrement clair.
Un bilan sans concession des politiques publiques
Jisr.media — Question 3 : Vous aviez critiqué la gestion gouvernementale de certains dossiers sociaux (santé, aide aux ménages, éducation, et plus largement la gestion des affaires publiques). Quel bilan en tirez-vous avec le recul ?
Il existe un quasi-consensus sur la performance du gouvernement et sa gestion catastrophique des politiques publiques, comme en témoignent les vagues successives de milliers de jeunes affluant ces derniers jours vers les points d’entrée de Sebta occupée pour émigrer vers l’Europe — des scènes qui constituent une condamnation flagrante de choix antidémocratiques et impopulaires appliqués depuis des décennies, et qui ont entraîné la propagation de la pauvreté, du chômage, de la précarité sociale, et l’élargissement des inégalités de classe et territoriales.
« Des secteurs vitaux comme l’enseignement public et la santé publique ont atteint une véritable faillite, et une privatisation forcée. »
Avant même cela, nous avons connu ces dernières années de graves reculs en matière de droits humains, et une impasse politique persistante ; les détenus du Hirak du Rif, ceux du mouvement Jil Z, et d’autres encore, restent derrière les barreaux malgré les revendications des forces démocratiques et des organisations de défense des droits humains.
Jisr.media — Question 4 : Quelles réformes structurelles la gauche marocaine porte-t-elle aujourd’hui pour répondre à la précarité économique et sociale ?
La conclusion qui s’impose, à travers une approche objective portant sur près de trois décennies du modèle de développement suivi, est que sans une véritable démocratie — c’est-à-dire sans un contrôle populaire réel sur le gouvernement, à travers des institutions élues au terme d’élections libres et transparentes — et sans lier la responsabilité à la reddition de comptes à tous les niveaux, il est impossible de réaliser un véritable décollage économique global, ni de construire un État social au sens où on l’entend internationalement.
Il est difficile de présenter en détail l’alternative que propose la gauche en général, et la Fédération de la Gauche Démocratique en particulier, mais il faut rappeler la priorité de la réforme politique et constitutionnelle.
« Le Parlement n’exerce aucun contrôle politique réel sur le gouvernement (…) et les élections sont sans réelle portée tant qu’elles ne débouchent pas sur une alternance au pouvoir — ce qui alimente le phénomène de l’abstention. »
C’est pourquoi la gauche associe, dans son discours, la lutte contre l’autoritarisme à la lutte contre la corruption.
Jisr.media — Question 5 : Comment évaluez-vous le rapport de force actuel entre partis de gauche et pouvoir exécutif au Maroc ?
Le rapport de force actuel entre les partis de gauche et le pouvoir exécutif est le résultat d’un long processus de lutte, marqué par l’imbrication entre l’évolution des données internes et l’influence de facteurs externes — sans oublier l’impact puissant des développements de la Cause nationale. Il faut également souligner les répercussions de la thèse de la « réforme de l’intérieur », qui a poussé des partis autrefois influents au sein de la gauche à diriger ou participer à des gouvernements défaillants, où leur pratique a profondément entamé la crédibilité du discours de gauche.
Ainsi, la gauche militante continue de faire face au défi de retrouver la place historique de la gauche marocaine dans la société, en tant que pôle politique incarnant l’alternative démocratique face au pouvoir de l’autoritarisme et de la corruption, et capable de mettre en œuvre son projet de société.
Le volet Marocains du Monde
Jisr.media : Quelle place les Marocains du Monde occupent-ils dans le projet politique et économique que vous défendez, et comment la diaspora pourrait-elle peser davantage sur les choix de politique publique au Maroc ?
Lorsqu’on aborde le sujet des Marocains du Monde, il faut reconnaître et saluer leur esprit patriotique élevé, qui a émerveillé le monde à plusieurs reprises, ainsi que les montants considérables de leurs transferts en devises, grâce auxquels l’équilibre de la balance des paiements est relativement assuré.
« Les Marocains du Monde restent privés de leurs droits politiques légitimes ; et bien qu’un Conseil de la migration ait été créé, ses recommandations ne sont pas prises en compte par le gouvernement. »
Les associations des communautés marocaines dans leurs pays de résidence pourraient donc exercer une pression plus forte et formuler des propositions plus efficaces.
Clôture
Mot de la fin
Indépendamment de l’état actuel du rapport de force entre les composantes de la gauche démocratique et la classe dirigeante, il relève de la responsabilité de ces forces d’unir leurs efforts et de rassembler leurs forces pour créer une nouvelle dynamique militante, et d’encadrer les milliers de jeunes Marocains en quête de changement et d’un autre Maroc possible — un Maroc où s’incarneraient les droits humains, ainsi que les valeurs de liberté, de démocratie et de justice sociale.
« Faisons de la campagne électorale des prochaines législatives du 23 septembre une bataille militante dans cette perspective. »
La rédaction de Jisr.media remercie chaleureusement le Dr Ali Boutouala pour la richesse de ses réponses. Un entretien qui invite à poursuivre le débat — et que nous espérons voir résonner au-delà de nos pages.
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