Il y a des films qu’on regarde, et il y a des films qui vous regardent. L’Odyssée de Christopher Nolan appartient à la seconde catégorie — du moins si l’on est né de l’autre côté de l’Atlantique, quelque part entre Ouarzazate et Essaouira.
L’histoire cinématographique en elle-même est connue : pour reconstituer la Troie d’Homère, Nolan a jeté son dévolu sur le ksar d’Aït Ben Haddou, ce chef-d’œuvre de pisé classé à l’UNESCO qui avait déjà prêté ses remparts à Gladiator et à Game of Thrones. Plutôt que de bâtir un décor entièrement artificiel, l’équipe a intégré un temple dédié à Athéna directement dans l’architecture existante du ksar — un geste qui en dit long sur la force du lieu : il n’a pas eu besoin de se travestir pour devenir une cité antique, il l’était déjà, à sa manière. Plus loin, sur les plages d’Essaouira, des milliers de figurants ont donné corps à la scène du cheval de Troie ; et jusque dans le désert de Dakhla, les dunes blanches sont devenues la prison dorée de Calypso.

Mais ce qui frappe, au-delà de la prouesse technique, c’est ce moment particulier — assis dans une salle obscure au Canada, loin de tout, à suivre les pérégrinations d’Ulysse — de réaliser soudain que ce n’est pas la Grèce que l’on regarde, mais chez soi. Les remparts ocre, la lumière du Sud marocain, le grain d’un paysage qu’on connaît par cœur : le mythe fondateur de l’Occident retrouvait, sans le savoir, son visage marocain. Une rencontre inattendue entre deux rives, deux mémoires, deux civilisations qui, l’espace d’un film, n’en faisaient plus qu’une.
C’est peut-être là la plus belle démonstration : que les grands récits de l’humanité ne connaissent pas de frontières, et que la terre marocaine — ses ksour, ses déserts, ses côtes — porte en elle assez d’Histoire pour incarner toutes les autres.
— Un cinéfil avisé


