Pour toute une génération de jeunes Marocains ou d’autres origines, le Québec a représenté une promesse simple : venir étudier, apprendre ou perfectionner son français, travailler quelques années — et, un jour, s’installer pour de bon. Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) était le pont administratif censé transformer ce parcours en statut permanent. Aujourd’hui, ce pont vacille, et avec lui l’espoir de milliers de familles.
Le principe du PEQ est simple sur le papier : il permet aux diplômés d’un établissement d’enseignement québécois, ainsi qu’à certains travailleurs étrangers temporaires qualifiés, d’obtenir un Certificat de sélection du Québec (CSQ) de façon accélérée — l’étape clé avant de déposer une demande de résidence permanente auprès du gouvernement fédéral canadien. Pendant des années, ce programme a été présenté comme la voie la plus directe et la plus prévisible vers un statut stable, à condition de jouer le jeu : étudier sérieusement, maîtriser le français, s’intégrer, travailler. Ce qui faisait l’affaire de toutes les parties (familles, les entreprises, ..et le pays qui a besoin d’augmenter sa démographie)
Le Maroc figure depuis longtemps parmi les principaux pays d’origine des étudiants internationaux au Québec. Dans les cégeps, à HEC Montréal, à l’Université de Montréal, à Sherbrooke, à Trois-Rivières, à Laval, à McGill ou à Concordia, des milliers de jeunes Marocains ont posé leurs valises, souvent au prix de sacrifices familiaux considérables — frais de scolarité internationaux, années loin des parents, incertitude assumée en échange d’une promesse claire. Beaucoup de familles au Maroc se sont endettées ou ont vidé leurs économies pour offrir à un fils ou une fille cette chance-là.
Or cette promesse a été révisée plusieurs fois ces dernières années, parfois brutalement. Chacun se souvient de la réforme de 2019, quand le gouvernement du Québec (de la CAQ) a tenté de resserrer du jour au lendemain les critères d’admissibilité au PEQ, provoquant la colère de milliers d’étudiants et de travailleurs et d’entreprises déjà engagés dans le processus, avant un recul partiel sous la pression. Depuis, les critères — niveau de français exigé, nature de l’expérience de travail reconnue, quotas — ont continué d’évoluer au gré des priorités (partisanes) du moment, dans un contexte plus large où une partie des politiciens québécois cherche à freiner les seuils d’immigration, y compris temporaire. Le problème réside principalement dans la manière dont les règles changent en cours de partie, pour des gens qui ont déjà tout misé sur les règles d’hier.
Le coût humain et économique de cette instabilité est réel, même s’il ne fait rarement les manchettes (au Québec on est souvent politically correct). Des étudiants qui ont choisi leur programme d’études, leur ville, parfois leur métier, en fonction des critères d’admissibilité du PEQ tels qu’ils existaient à leur arrivée, se retrouvent des années plus tard face à des règles différentes, sans garantie que leur diplôme suffira encore. Des travailleurs venus sur un permis temporaire, qui ont bâti une vie, un réseau, parfois une famille, ignorent si la porte sera encore ouverte le jour où leur tour viendra. Des couples repoussent l’achat d’une maison ou la décision d’avoir un enfant, parce que leur statut reste précaire. Ce n’est pas de l’anecdote : c’est la vie de milliers de marocaines et marocains ainsi que de toutes autres origines (France, Maghreb, Belgique, Asie, etc.) au Québec et ailleurs au Canada, suspendue à un calendrier administratif qu’ils ne maîtrisent pas. Ce qui fait le bonheur d’autres provinces par ailleurs, qui acceptent une partie de ces jeunes et leur offrent un emploi et la possibilité de s’y installer.
Honnetement et en toute objectivité, ce que je réclame dans cette chronique n’est pas l’absence de règles — aucun pays ne fonctionne ainsi, et le Québec a le droit légitime de décider qui il accueille et comment. Ce qui est en cause, c’est la prévisibilité et l’équité envers ceux qui se sont engagés de bonne foi dans un parcours, sous un ensemble de règles données. Un État qui change les conditions du jeu en cours de route, sans mesures transitoires pour celles et ceux déjà engagés, brise quelque chose de plus fondamental que de la paperasse : la confiance. Et cette confiance-là, une fois abîmée, ne se refait pas avec un simple communiqué.
Malgré tout, l’espoir résiste. Le Québec reste, pour beaucoup de jeunes et meme de travailleurs temporaires, une destination choisie et non subie — un endroit où l’on apprend une langue de plus, où l’on construit une carrière, où l’on tisse des liens qui durent. Notre communauté continue d’y contribuer, dans les hôpitaux, les universités, les entreprises technologiques, les services et petits commerces. Elle mérite en retour des règles claires, communiquées à l’avance, et respectées dans la durée. C’est la moindre des choses entre partenaires de bonne foi, et en dehors de toute partisanerie politicienne opportuniste — et c’est exactement ce pont que Jisr entend défendre, entre les deux rives.
Abdesselam Mejlaoui, fondateur de Jisr.media

