Tribune libre : les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que leur auteur, et non Jisr.media.
Traduction de la rédaction de Jisr.media — texte original en arabe : « الخضوع المقدّس ». Intertitres, citations mises en exergue et encadré de la rédaction.
Taïz, quand chaque route devient une aventure
Les lignes de front ne sont pas seulement des traits sur une carte. Ce sont des routes coupées, des familles dispersées, des gens pour qui se rejoindre est devenu une aventure périlleuse. Derrière les barrages, les immeubles portent encore les traces des bombardements, et les tombes gardent l’histoire de ceux qui sont sortis et ne sont jamais revenus. Dans une ville dont les habitants connaissent chaque quartier, chaque marché et chaque repère, aller d’un endroit à un autre est devenu un voyage dont personne ne sait comment il finira.
À Taïz, la guerre n’est pas seulement une bataille pour le territoire. C’est une lutte pour le droit de ses habitants à vivre sans peur et sans tutelle. Quand une réalité est imposée à la ville par la force, la perte ne se limite pas à la géographie : elle touche le droit de ses enfants à l’éducation, à choisir leur gouvernement, à bénéficier des services, du développement, de la justice et de la liberté de la presse. La question dépasse alors celle de savoir qui gouverne la ville : elle porte sur qui a le droit de décider du sort de ses habitants, et sur qui s’arroge le pouvoir de confisquer ce droit sous des bannières religieuses ou révolutionnaires.
Que donne le pouvoir aux gens ?
Mais comprendre ce qui s’est passé au Yémen ne commence pas par les lignes de front. Cela commence par la vie du citoyen à qui l’on a ôté les moyens de vivre. Les Yéménites souffrent du recul des services, des salaires qui ne sont plus versés et d’une misère qui s’étend. Dans un tel pays, la question essentielle n’est pas ce que l’on demande aux gens de donner au pouvoir, mais ce que le pouvoir leur donne, comment il répond à leurs besoins, et quel avenir il leur offre.
Quand le pouvoir est incapable d’assurer les conditions les plus élémentaires de la vie, l’idéologie seule ne peut pas contenir une colère grandissante. Le citoyen qui attend son salaire, qui cherche un médicament pour son enfant, qui reste impuissant face à la hausse des prix et à l’absence de services, n’a pas besoin d’un nouveau discours sur les grandes causes : il a besoin de voir ce que le pouvoir change dans sa vie. Et quand les réponses tardent, l’escalade extérieure, ou l’engagement dans des conflits qui dépassent les besoins des gens, peut devenir un moyen de détourner l’attention des échecs intérieurs, et de déplacer le débat des responsabilités du pouvoir vers les devoirs de mobilisation et d’obéissance.
C’est là qu’apparaît le paradoxe douloureux : le citoyen ne paie pas seulement le prix de la pauvreté et du recul des services ; on lui demande aussi de supporter le coût d’un conflit qui aggrave ses souffrances, et de vivre ses privations comme un sacrifice nécessaire au nom d’une cause plus grande. Avec le temps, les slogans deviennent un écran qui empêche de questionner les résultats, et l’on remplace la reddition des comptes du pouvoir par l’exigence que les gens patientent face à ses échecs. Et quand la contestation devient synonyme de trahison, chacun est poussé à choisir entre le silence et l’accusation d’être dans le mauvais camp.
Quand la répression reçoit une caution religieuse
À Taïz, dans le discours de certains de ceux qui les justifient, les bombardements et le siège ont été entourés de slogans qui les élèvent au rang de « guerre sainte », au point que l’affamement de la ville semblait un prix à payer pour la soumettre, et non une injustice à refuser. Quand la répression reçoit une caution religieuse, ce n’est pas seulement son nom qui change : ce sont aussi les limites de ce que les gens ont le droit de contester.
Mais la faim ne comprend pas le langage des slogans.
Mais la faim ne comprend pas le langage des slogans. Sous le siège et la pénurie des produits de base, chaque repas est compté, chaque course est un risque, chaque route peut mener à la perte. On peut sortir pour une course banale et revenir avec la nouvelle de la mort d’un proche, ou ne pas revenir du tout.
Même les adieux ont changé de sens. Deux proches s’embrassent avant de prendre chacun un chemin différent, l’un dit à l’autre : « Prie pour moi, et je prierai pour toi », puis ils se séparent sans être sûrs de se revoir. La formule n’est plus une simple prière en passant : elle résume une vie où le siège menace les retrouvailles les plus simples, où rentrer chez soi devient un vœu que personne ne peut être sûr de voir exaucé.
« Les priorités de la bataille », et des tables qui se vident
Avec le temps, les salaires, les services, les soins et le pain quotidien se sont heurtés à une seule réponse : « les priorités de la bataille ». Mais répéter le slogan ne répond pas à la question : quelle est cette bataille dont les cartes s’élargissent à mesure que les tables des gens se vident ? Quelle victoire peut nourrir un enfant qui s’endort affamé, rendre un salaire qu’attend une famille, ou conduire un malade jusqu’aux soins ? Quand les besoins des gens sont repoussés sans fin, « les priorités de la bataille » deviennent un prétexte pour repousser les responsabilités, et non une explication de l’impuissance.
Une génération qui grandit dans la défiance
Le paradoxe le plus cruel apparaît quand on assiège un être humain au nom de la levée du siège d’un autre, et quand on invoque les tragédies du passé pour justifier de nouvelles injustices. Le mal ne se limite plus alors à la faim, à la peur et aux routes coupées : il atteint les relations entre les gens eux-mêmes.
Grandit une génération qui ne connaît des habitants de l’autre gouvernorat que ce qu’elle entend d’incitation à la haine et d’accusations de trahison. La différence politique ou confessionnelle cesse alors d’être une réalité avec laquelle on peut vivre pour devenir une raison de s’affronter et de se battre. Le siège ne ferme pas seulement les routes entre les régions : il menace aussi de fermer les chemins qui relient les gens entre eux, dans la mémoire et dans le cœur. Et quand les enfants grandissent dans la peur les uns des autres, la distance entre les villes ne se mesure plus en kilomètres : c’est une distance faite d’images et de préjugés.
Et pourtant, Taïz reste plus profonde que les tentatives de la déchirer, par son histoire, sa culture et ses liens que les porte-voix de la haine ne peuvent pas effacer si facilement.

Un seul pain pour trois enfants
Dans une petite pièce aux abords de Taïz, une mère de trois enfants est assise devant une fenêtre sans vitre. Le froid s’y glisse, et elle n’a que quelques couvertures et une planche de bois pour tenter de boucher l’ouverture et protéger ses enfants d’une nuit dont elle ignore ce qu’elle apportera.
Depuis que son mari est tombé en martyr, elle assure seule les repas et la protection de ses enfants, et tente de les convaincre que demain sera peut-être moins dur. Mais certaines nuits, elle n’arrive même pas à s’en convaincre elle-même.
Elle soulève la planche et essaie de la fixer dans le cadre de la fenêtre. Elle n’est pas tout à fait à la bonne taille ; il reste un petit jour, mais elle appuie de la main jusqu’à ce qu’elle tienne. C’est alors que lui parvient la voix de son enfant :
— Quand est-ce que tu vas réparer la fenêtre, maman ?
C’était une question sur la fenêtre, mais elle y entendit d’autres questions : où est papa ? Quand la maison redeviendra-t-elle une maison ? Quand dormirons-nous sans peur ?
Elle ne répondit pas. Elle ne savait pas comment expliquer à un enfant que certaines choses ne se réparent pas parce que ce qu’il faut pour les réparer n’existe pas, et que la sécurité qu’il cherche ne peut pas être fixée avec une planche, même en appuyant de toutes ses forces.
Sur la table, il y avait un seul pain.
Elle le prit et commença à le partager en trois. Elle égalisa les bords des morceaux de la main pour qu’ils paraissent identiques, puis posa devant chaque enfant sa part. Ils se mirent à manger, tandis qu’elle les regardait en silence. Elle savait que la faim reviendrait avant la fin de la nuit, mais elle n’avait rien d’autre à mettre sur la table. Elle posa la main sur son ventre, d’un geste furtif, comme si elle craignait que sa faim ne la trahisse devant ses enfants.
Dehors, un bombardement résonna au loin, et le plus petit leva la tête de son repas. La mère se tourna vers la fenêtre. La planche tenait, mais l’ouverture restait là, et le froid s’y glissait comme si la nuit avait trouvé son chemin jusque dans la pièce, malgré tout ce qu’elle avait fait.
Une fois les enfants endormis, la mère resta éveillée. Elle sortit une feuille et écrivit sur son mari, comme d’habitude, pour qu’il ne devienne pas un chiffre de plus dans les statistiques des morts. Elle écrivit son nom, retrouva sa voix, se souvint de sa présence quand elle affrontait un problème ou devait prendre une décision dont elle ignorait l’issue.
Elle ne cherchait pas une victoire, et n’attendait de personne qu’on lui explique la justice de la guerre. Elle voulait une fenêtre entière, une couverture suffisante pour ses enfants, un autre pain, et une nuit sans la peur des bombes. Elle ne demandait pas grand-chose : elle voulait que ses enfants vivent sans qu’elle ait à craindre pour eux la faim, le froid et la mort.
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La dignité avant les slogans
Les droits humains d'abord : ce que défend ce texte
Vivre sans peur et sans tutelle · l'éducation · choisir son gouvernement · les services et le développement · la justice · la liberté de la presse · le salaire, le médicament et le pain · le droit de contester et de demander des comptes · le droit de dire « non ».
Mais en temps de guerre, les droits humains les plus élémentaires peuvent devenir impossibles, et l’on demande ensuite aux gens d’accepter leurs privations au nom de cette même guerre. Quand on prive un être humain de ses besoins essentiels, puis qu’on lui demande de se taire, ce n’est plus seulement une incapacité à fournir des services : c’est une atteinte à son droit de contester et de demander des comptes.
Comment demander à quelqu’un qui a perdu les siens de voir des saints dans ceux qui ont causé son malheur ? Comment demander à celui qui a faim d’accepter ses privations parce qu’une cause religieuse ou nationale se trouverait derrière ? Ni la souveraineté, ni l’indépendance, ni la religion ne donnent à quiconque le droit d’effacer les autres. Les grandes causes perdent leur sens quand elles deviennent un prétexte à l’injustice, et quand l’obéissance devient une vertu qu’on n’a pas le droit de questionner.
Sacraliser la bataille ne la rend pas sacrée, et brandir un slogan religieux ou national n’exonère personne de la responsabilité de ses actes. Les guerres ne se mesurent pas aux slogans qu’elles affichent, mais aux droits, à la dignité et à la liberté qu’elles laissent aux gens. Et si le siège a privé les habitants de Taïz des conditions les plus élémentaires de la vie, le justifier au nom de Dieu ajoute à leurs souffrances l’exigence de voir l’injustice comme un devoir, et le refus comme un péché.
Sacraliser la bataille ne la rend pas sacrée… Les guerres ne se mesurent pas aux slogans qu'elles affichent, mais aux droits, à la dignité et à la liberté qu'elles laissent aux gens.
Nul n’a le droit d’humilier les gens, de les assiéger ou de les bâillonner au nom du sacré. Dire « non » n’est pas trahir la religion ou la patrie : c’est refuser d’en faire un prétexte à l’injustice. Et quand on demande à quelqu’un de sanctifier celui qui le fait souffrir, ou de s’agenouiller devant celui qui l’opprime, son droit de refuser ne devient pas moins légitime : il devient plus urgent.
Car toute soumission n’est pas foi, et tout silence n’est pas patriotisme.
Hani Ghilan Abdelkader
Écrivain yéménite
NOTE DE LA RÉDACTION
Jisr.media dénonce les guerres et tous ceux qui les alimentent, quelles que soient les bannières qu'ils brandissent. Les enfants et leurs mères sont les premiers à en payer le prix, et les plus vulnérables : une mère qui partage un seul pain entre trois enfants, qui bouche une fenêtre sans vitre avec une planche, qui écrit le nom de son mari pour qu'il ne devienne pas un chiffre dans les statistiques des morts. Cette mère n'est pas un personnage de récit : elle a le visage de milliers de mères au Yémen, à Gaza, au Soudan, en Syrie et ailleurs.
Des voix comme celle de Hani Ghilan Abdelkader méritent plus de tribunes que celles des seigneurs de la guerre. Nos pages restent ouvertes à toutes celles et ceux qui écrivent pour la dignité humaine et les droits des civils, contre les slogans et la propagande : jisrmedia@jisr.media
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