Dar Al Maghrib rouvrira ses portes dès le début de novembre. Selon l’ambassade du Royaume du Maroc à Ottawa, qui a répondu rapidement aux questions de jisr.media, la nomination de la nouvelle directrice, Mme Siham Mourabit, diplomate de carrière, est effective.
La communauté attendait cette nouvelle. Mais une porte qui s’ouvre ne règle pas tout. La direction hérite d’un centre au passé chargé : des fonds importants, des recommandations de la Cour des comptes dont on ignore encore le suivi, et des attentes claires de la communauté de Montréal, qui espère une gouvernance transparente, inclusive et participative.

Ce que l’ambassade confirme
Deux informations sont confirmées à jisr.media :
- la réouverture du centre culturel dès le début de novembre;
- la nomination effective de Mme Siham Mourabit à la direction, une diplomate de carrière.
Les informations transmises ne précisent pas, à ce stade, la programmation, le budget de fonctionnement, la taille de l’équipe ni les horaires d’accueil. Ce sont pourtant les points qui décideront de la suite.
Pour comprendre l’enjeu, un rappel s’impose. Le centre a été inauguré en juin 2012, sur 2 500 m². Sa première directrice a été nommée en septembre de la même année. En mars 2013, des inondations récurrentes ont forcé la fermeture. Les travaux de réparation ont commencé en mars 2014, et le centre a rouvert au début de 2016, selon la Cour des comptes. À la fin de la mission de la Cour, en octobre 2017, c’était le seul centre Dar Al Maghrib en activité dans le monde.
Où sont passés les millions?
Le chiffre d’environ 100 millions de dirhams (MDH) circule beaucoup. Selon la Cour des comptes, il est plutôt en dessous de la réalité. Le projet était prévu à 104 MDH sur 15 mois. Il a finalement duré près de huit ans (2009-2016), et les crédits envoyés au Consulat général de Montréal ont atteint 136,32 MDH.

| Poste (2009-2016) | Montant |
|---|---|
| Crédits délégués au Consulat général | 136,32 MDH |
| dont investissement | 119,20 MDH |
| dont fonctionnement et surveillance | 17,12 MDH |
| Achat du bâtiment (crédit alloué) | 34 MDH |
| Achat du bâtiment (prix effectif, 2009) | 25,7 MDH |
| Restauration, aménagement, entretien | plus de 52 MDH |
| Surveillance des locaux | 4,16 MDH |
Source : Cour des comptes, évaluation du programme des centres culturels Dar Al Maghrib. Des chiffres différents circulent sur le prix d’achat; la Cour retient 25,7 MDH.
Le centre de Montréal fait partie d’un programme bien plus vaste. Il était prévu à 1 188,5 MDH pour une dizaine de centres. Seuls 323,74 MDH ont été alloués entre 2009 et 2013, soit un manque de 864,76 MDH (73 %). Les partenaires annoncés (fondations, banques, ministères, associations) n’ont jamais signé d’engagement : tout a été payé par le budget du ministère.
La Cour pointe aussi un problème de suivi. Le ministère n’avait pas de dossier complet des pièces justificatives de Montréal, ni de procès-verbaux de suivi des travaux, et aucun audit interne des marchés n’a été fait. Elle a constaté la perte de plusieurs dossiers du programme.
Un détail éclaire la méthode. Un premier contrat d’architecte de 8,1 MDH a été annulé après le paiement de 719 520 DH d’honoraires, parce que le cabinet marocain n’était pas habilité à travailler à l’étranger. Un cabinet étranger a pris le relais, pour 297 361,28 $ CA taxes incluses, en plus d’honoraires à l’heure.
Ce que la Cour des comptes demandait
Le rapport, dont la mission s’est terminée en octobre 2017, décrit un centre fragile dès le départ.
- Un bâtiment défectueux. Un vice de construction dans la salle des machines a causé des inondations récurrentes en mars 2013, avec des risques pour la sécurité du public. Un audit technique a été commandé en janvier 2014.
- Une direction sans cadre. La directrice a été nommée en septembre 2012, avant tout texte définissant le poste. Le décret n° 2-14-817, qui organise les centres, n’est arrivé qu’en décembre 2014.
- Pas de budget propre. Le centre dépendait entièrement du budget du ministère, sans tarification des services ni mécanisme de recettes.
- Une équipe réduite. Une directrice ou un directeur, et quatre personnes pour tout le travail culturel, éducatif et administratif.
La Cour a formulé trois recommandations. Deux concernent directement Montréal :
- Mettre à jour le contenu et les objectifs du programme dans une stratégie culturelle destinée aux Marocaines et aux Marocains du monde.
- Doter chaque centre d’un budget propre et des ressources financières et humaines nécessaires.
- Mettre en fonction le centre d’Amsterdam.
On ne sait pas, à ce jour, si ces deux premières recommandations ont été appliquées. La réouverture est le bon moment pour le dire.
L’espoir d’une gouvernance ouverte
Le programme avait fixé quatre missions aux centres Dar Al Maghrib. Elles servent de règle pour juger la réouverture :
- informer sur le Maroc et faire apprendre la langue et la culture aux jeunes d’origine marocaine;
- animer la vie culturelle, avec une ouverture sur la culture du pays d’accueil;
- bâtir des partenariats avec les pouvoirs publics et le milieu associatif local;
- accompagner les projets économiques et l’investissement au Maroc.
Pour la communauté de Montréal, l’attente est claire : une gouvernance transparente, inclusive et participative. La réouverture est l’occasion de repartir sur de nouvelles bases, et d’ouvrir la porte à la diaspora pour qu’elle contribue au développement culturel du centre.
Concrètement, cela veut dire :
- associer la société civile et les médias de la diaspora à toutes les étapes, de la programmation à la mise en œuvre et à l’évaluation;
- rendre publics la programmation, le budget et les résultats;
- permettre aux associations, aux artistes et aux jeunes de proposer des activités, et pas seulement d’y assister.
Une idée simple faciliterait la tâche : ouvrir les locaux à tous les intervenants qui influencent la vie culturelle, avec des espaces de coworking partagés. La proximité favorise la collaboration, allège les coûts et fait du centre un lieu de rencontre au quotidien, et pas seulement les soirs d’événements. Reste à voir si les 2 500 m² du bâtiment s’y prêtent. C’est à la direction d’en juger, avec la communauté.

Les questions qui restent
La réouverture répond à une attente. Elle en crée d’autres :
- Le centre aura-t-il un budget annuel propre, comme la Cour l’a recommandé?
- Combien de personnes travailleront au centre, et avec quels rôles?
- Les défauts techniques de la salle des machines sont-ils réglés pour de bon?
- Le comité interministériel de suivi prévu par le décret n° 2-14-817 est-il en place?
- Quelle place sera faite à la société civile et aux médias de la diaspora dans la programmation, et les locaux seront-ils ouverts au partage, en coworking par exemple?
- Les dépenses de près de 136 MDH feront-elles l’objet d’une reddition de comptes publique?
jisr.media a posé ces questions par lettre aux autorités consulaires, avec copie à l’ambassade, et publiera les réponses reçues.
Un centre rouvert, c’est un début. Un centre qui dure, c’est un autre travail.
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Artiste, association, parent, ancien employé : racontez-nous votre expérience du centre et vos attentes pour la réouverture. Anonymat garanti si vous le souhaitez.
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Sources : Cour des comptes, évaluation du programme de mise en place des centres culturels Dar Al Maghrib à l’étranger (mission close en octobre 2017); informations transmises par l’ambassade du Royaume du Maroc à Ottawa (26 octobre 2026).



