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Art et Culture

Manifester

Courir dans la ville comme on manifeste. Dans ce texte-souffle, Alina Reyes fait de chaque foulée un acte de liberté : le corps qui se soulève, la rue qui appartient à celles et ceux qui l'habitent, la jeunesse qui avance malgré les nasses et les interdits.

Alina Reyes
écrivaine française
Manifester

Alina Reyes. Photo : DR

Note de la rubrique Art et culture

Romancière française révélée par Le Boucher (1988), Alina Reyes est aussi l’autrice de Moha m’aime (Gallimard, 1999). Son écriture est une quête de liberté : l’inclusion sociale, le droit à la différence, l’ouverture d’esprit, et la vision d’un monde sans barrières sociales, sans frontières entre les êtres humains, quels que soient leur âge, leur genre, leur origine ethnique ou géographique. Dans « Manifester », elle fait de la course un acte de résistance : une manifestation du droit à la liberté et à l’équité.

Moha m'aime (Gallimard, 1999 ; ici en Folio). Couverture : DR
Lien offert par Jisr.media, sans aucune rémunération, pour encourager l’autrice.

Courir. Le monde est fou, ma tête déborde, il faut que j’aille courir. Courir, courir, courir, courir jusqu’à chez moi, jusqu’à ma maison que j’ai perdue, jusqu’à chez moi que j’ai perdu. Jusque là-haut, dans la montagne, dans la forêt, jusque là où mon cœur, mes poumons, mes pieds, mes jambes, mon corps tout entier, se disent : enfin chez nous. Dépaysés et chez nous, dans la félicité.

Oui, je suis nombreuse en moi. Je prends mes pieds à deux mains, je les chausse. Je vérifie mon armure, mon armement. T-shirt, short, gourde. Je pars à l’assaut. Je suis une autre, ainsi armée. Ma tête, mon corps, je vais les vider de la saleté du monde.

« Je suis là »

Je bats le bitume, je bats le pavé, j’arpente la ville pour y écrire avec mes pieds : je suis là. Je cours, je vois défiler la ville, je me défile d’elle, je la file, moi. Nous voilà partenaires, je ne la subis pas, je la regarde dans les yeux et je vois : ses yeux me répondent. Soulève-toi ! Je ne suis pas qui ils veulent que je sois. Je suis qui je suis et je vois les signes du peuple pareil à moi.

Armés de leurs seules baskets

Le peuple a défilé, a arpenté la ville comme moi. Les plus combatifs se sont fait courser par la police. Ils sont jeunes, ils ont bon pied bon œil, eux aussi. Les hommes robotisés, les instruments de ceux qui veulent qu’on soit comme ils veulent qu’on soit, ceux-là, ces robots casqués, lourdement armurés et armés, les ont chargés, violentés, gazés, ou même mutilés, ou même embarqués, ou même emprisonnés, ou même tués. Mais eux, les armés comme moi de leurs seules baskets, les armés de légèreté, même asphyxiés, même blessés, même mutilés, même enfermés, même morts, ils sont restés libres. Et notre liberté nous survivra. Ce que l’Histoire retiendra, c’est notre liberté, notre honneur. Et l’iniquité, le déshonneur de ceux qui auront usé de leur misérable pouvoir, leur pouvoir usurpé, pour détruire notre habitation, notre pays, notre façon d’habiter notre pays, et pour envoyer leurs robots étouffer notre voix.

« …même morts, ils sont restés libres. Et notre liberté nous survivra. »

Alina Reyes, « Manifester »

Ma voix est entravée, nos pieds demeurent. J’arpente la ville et j’entends crier le verre dégueulé par les containers que la colère du peuple a renversés. Je cours, ma course est un feu qui élève et purifie ma colère. Vous ne nous aurez pas, vous ne m’aurez pas, dit mon trajet. Je remercie le peuple qui se soulève comme à chaque foulée mon vieux corps se soulève et reprend jeunesse.

Le temps des tyrans à démettre

Parmi les décombres je cours. Le vieux monde tombe sous mes semelles de vent. Nos gouvernants ont la gueule de travers, eux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Les drogues tournent dans les cercles où ils s’enferment, eux qui n’ont en tête que la sempiternelle répétition du même. C’est le temps des tyrans, des tyrans à démettre. Le démon Argent règne sur les humains, animaux égarés que la sagesse de la Terre a abandonnés. Il a pris possession de cohortes d’âmes, les a si bien pliées à son service qu’elles ne distinguent plus seulement le jour de la nuit. Illégitimes au regard de la Vie, elles ont engendré les esprits déchus de la tyrannie, pions devenus parasites de toute la planète.

Cours toujours, planète ! Je cours avec toi et je t’aime. Vois, les cours d’eau me traversent, courants d’air me caressent, je suis née pour courir, non pour mourir ! De mes muscles surgissent des verdures, des bêtes, des étoiles. Car je cours, je marche avec tous les vivants qui marchent sur la terre, je marche contre les murs des cercles entre lesquels les dirigeants et leurs laquais s’aliènent. Les fabricants de livres artificiels s’alarment contre l’intelligence artificielle qui les ridiculise et je ris, oui, vive la technologie ! Je suis du monde qui avance. Qu’il réduise à néant les falsificateurs et les suceurs de sang, les cannibales en col blanc, les m’as-tu-vu qui ouvrent leur chemise sur leur torse indigent, les non-vivants assoiffés de gloriole et d’argent.

« Je suis née pour courir, non pour mourir ! »

Alina Reyes, « Manifester »

Notre maison, c’est notre pays

Notre maison c’est notre pays, notre pays c’est le monde, et ceux-là nous en chassent. Comme Paris fut embastillée pendant les Jeux, barrières partout, police partout, armée partout, espaces communs confisqués, circulations entravées, courir ou marcher revenant à se déplacer dans un labyrinthe comme dans ces magazines pour enfants où il faut chercher et tracer au crayon un trajet jusqu’à la sortie, voilà ce qu’en plus sombre sont devenues les villes quand le peuple y manifeste et qu’il faut échapper aux nasses, échapper aux violences de la police, échapper aux interdictions de se rassembler ou de se déplacer ici ou là, et ensuite interdiction de manifester dans les centres-villes, le pouvoir se conduisant comme si le pays était à lui, notre pays, notre maison, car tout pays est à celles et à ceux qui l’habitent, interdiction de l’habiter, le pouvoir se comportant en colon sa propre population parce qu’à ses yeux nous sommes ceux qui ne sont rien alors qu’il est, lui, de ceux qui ont réussi, réussi à vendre le pays, réussi à détruire le pays, réussi à s’emparer du pays pour le livrer à tous les exploiteurs de mines, de notre pays, cette mine d’or que le pouvoir leur a donné à ravager, écoutez-moi je cours, je halète, mon vieux corps se soulève comme se soulève le peuple et nous retrouvons jeunesse, je retrouve la jeunesse de mon pays, libre et inventive, qui invente ses vies malgré le mépris que leur oppose tant de vieux de leur pays, l’avenir de ce pays malgré la morgue, malgré la surdité, malgré l’aveuglement de tant d’assis de ce pays, tant de rassis, dont je pourrais être si je ne courais pas, si je ne défiais pas de mes pieds, de mon corps, les labyrinthes du pouvoir.

« Tout pays est à celles et à ceux qui l’habitent. »

Alina Reyes, « Manifester »

Un pas après l’autre

Reines et rois sont les insurgés, droits sur leurs pieds. Méthode ? Un pas après l’autre. Ça marche, ça barricade, ça se retranche et ça trouve où passer par ailleurs. Ainsi la source : torrentueuse d’abord puis élargissant ses voies jusqu’à son estuaire. Je cours, je marche, je vois le peuple qui se lève, qui avance, j’ai envie de pleurer. Parce que c’est en moi que la foule en torrent se soulève, en ma chair que surgit le torrent et qu’il veut déborder, par ma gorge, par mes yeux de pauvre créature emportée par la joyeuse peine de l’union.

Par le corps, il faut rêver

Qui arpente la ville y manifeste la vie qui surgit des accidents cosmiques. Debout, carcasse, il est l’heure de s’arracher aux pièges qui enserrent tes chevilles, maintenant c’est par le corps qu’il faut rêver ! Mais vas-y sage, ne les laisse pas te sacrifier ni t’abîmer sur leur autel puant, vas-y déterminé, sagesse et détermination l’emporteront et je vois que tu les as, j’admire que tu les aies. C’est par le corps qu’il faut aller habiter la maison dont ils nous privent, notre ville, notre pays, notre planète. La rue est à nous et la campagne aussi. Foin des ministères, nous sommes à la terre, pour racines nos morts où puiser notre force, pour fruits nos générations qui ont pris noms de lettres et doivent revenir à la première. Je cours, mon cœur bat le pavé, mes joues sont rouges et j’ai le souffle épique des révolutions. Affluent les vivants dans mes muscles, affluent les peuples dans ma voix, ce n’est pas moi qui cours, ce n’est pas moi qui parle, je ne suis que transport, transport de l’art dans l’animalité, surgissement des formes et des couleurs dans les pelages, dans les plumages ! Montons à la félicité.

Alina Reyes

Fin de l’article

Sujets :🎓 Jeunesse et GenZ
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